L’invité

Le vieil homme aurait été bien incapable de dire depuis quand il hébergeait son ami.
À vrai dire, il avait l’impression de l’avoir toujours connu. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, cet invité semblait déjà vivre dans sa maison. Ils s’étaient rencontrés dès l’enfance et ne s’étaient plus jamais quittés.
Avec le temps, leur relation était devenue si étroite qu’on aurait presque pu parler d’intimité. Ils partageaient tout : les repas, les conversations, les projets… et parfois même les silences.
Il arrivait d’ailleurs au vieil homme de se demander si son invité existait réellement. Ils se connaissaient si bien qu’il lui semblait par moments, que cet ami n’était peut-être qu’une projection de son propre esprit — comme ces personnages étranges que l’on découvre dans ces films, surgissant de l’imagination de quelqu’un pour combler un manque ou assouvir un désir.
Au début, l’homme trouvait cet ami très agréable.
Il était attentionné, prévenant, et paraissait sincèrement soucieux du bonheur de son hôte. Il racontait des histoires pleines de succès dans lesquelles le vieil homme, à l’époque jeune, aurait très bien pu tenir le rôle principal.
Mais ce qui impressionnait surtout, c’était son intelligence. Son esprit était vif, son sens pratique remarquable.
Très vite, le vieil homme comprit qu’en écoutant attentivement les conseils de son ami, il pourrait améliorer bien des aspects de sa vie.
Celui-ci lui expliqua comment éviter de se faire tromper au marché lorsqu’il achetait un kilo de pommes de terre. Il lui montra comment mieux vendre les chaises qu’il fabriquait de ses mains. Il lui apprit à organiser ses journées pour gagner du temps, à protéger sa maison des cambrioleurs… et même, parfois, à manipuler les autres pour obtenir ce qu’il désirait.
Et puisque la sincérité de son ami ne semblait jamais devoir être mise en doute, le vieil homme suivit ces conseils avec une confiance presque aveugle.
Un jour, l’ami suggéra d’installer des barreaux de fer aux fenêtres de la maison.
« Ce sera plus sûr pour nous deux », expliqua-t-il.
Le vieil homme acquiesça sans hésiter. Il comprenait désormais à quel point le monde extérieur pouvait être dangereux.
Peu à peu, à force de vivre ainsi dans un dévouement réciproque, l’ami changea imperceptiblement de statut.
D’invité, il devint presque l’hôte de la maison.
Il semblait en effet faire tant d’efforts pour que le vieil homme s’y sente bien que, pour un visiteur de passage, il aurait parfois été difficile de dire lequel des deux était véritablement le propriétaire des lieux.
Avec le temps, la vie du vieil homme se transforma.
Il passa de plus en plus d’heures à imaginer comment prévenir d’éventuelles catastrophes.
Et lorsque, malgré toutes ses précautions, un événement désagréable survenait — une vitre brisée par le vent, une récolte maigre, une journée de fatigue — son ami lui rappelait aussitôt qu’il aurait pu l’éviter.
« Tu as été trop négligent », disait-il.
« Tu n’as pas pris les précautions nécessaires. »
Et comme le vieil homme trouvait souvent matière à se reprocher quelque chose, son ami finit par devenir, tout naturellement, le véritable maître de la maison.
Bientôt, les simples barreaux aux fenêtres ne semblèrent plus suffisants.
Il fallut installer des barbelés autour du jardin, pour se protéger des menaces extérieures. Puis des miradors, depuis lesquels on pourrait surveiller les alentours et tenir prêts quelques fusils, au cas où des intrus s’approcheraient de trop près.
À l’intérieur, l’ami décida également de rationner les provisions.
« Il faut penser aux temps difficiles », expliquait-il.
Chaque mois, ils mirent un peu d’argent de côté, soigneusement dissimulé sous le matelas, en prévision d’un malheur à venir.
La tension permanente finit par peser sur les deux hommes. Ils prirent l’habitude de fumer, pour calmer leurs nerfs. L’avenir lointain importait peu : survivre jusqu’au lendemain semblait déjà un objectif raisonnable.
On ne recevait plus personne.
On se méfiait même du facteur, porteur potentiel de mauvaises nouvelles.
Et lorsque le vieil homme commettait une imprudence, son ami se chargeait de le corriger sévèrement.
Parfois même, il le punissait.
Car, disait-il, il fallait bien empêcher les faiblesses de se répéter.
Ainsi, de la longue amitié de deux êtres vivant sous un même toit… naquit peu à peu une prison.
L’histoire ne dit pas si le vieil homme comprit un jour qu’il avait lui-même participé à sa construction.
Mais il lui arrive parfois de confier qu’au milieu de la nuit, lorsqu’il ne trouve pas le sommeil, une question lui traverse l’esprit.
Il se demande ce qu’aurait été sa vie… s’il avait choisi d’écouter l’autre ami qui habitait aussi sa maison.



