Un drôle d’oiseau

Récits philosophiques

Ce moineau-là n’était pas comme les autres.

Et il ne pouvait l’ignorer : aussi loin que remontaient ses souvenirs, il avait toujours eu le sentiment d’être différent.

Dès sa naissance, il avait été tenu à l’écart par sa famille, qui semblait le regarder comme s’il était une étrange anomalie. En grandissant, rien ne changea vraiment. Jamais il ne parvint à nouer une relation simple et naturelle avec les autres oiseaux.

Les moineaux de la colonie le repoussaient volontiers. Ils se moquaient de lui, raillant ses difformités et son allure maladroite. Les insultes n’étaient pas rares. Parfois même, certains le fixaient avec une telle insistance qu’il lui semblait percevoir, dans leurs regards, une forme de crainte.

Toute sa vie, l’oiseau avait porté ce sentiment d’étrangeté.

Il savait d’ailleurs qu’il avait été adopté. Sa mère lui avait raconté qu’elle avait trouvé son œuf par hasard, abandonné dans un nid désert. Elle l’avait recueilli, mais cela n’avait jamais suffi à dissiper le malaise qui l’entourait.

Ainsi, le moineau n’avait jamais vraiment trouvé sa place.

Peu à peu, il en était venu à se sentir profondément complexé : par son apparence d’abord — sa taille inhabituelle, son plumage différent, cette laideur qu’il croyait voir dans le miroir des regards des autres — mais aussi par son manque de succès auprès des femelles.

Plus encore, il souffrait de sa maladresse. Il décollait toujours un peu trop lentement, et lorsqu’il tentait de voler en groupe, il peinait à suivre la cadence.

Même dans les tâches les plus simples, il semblait moins habile que les autres.

Lorsque venait le moment de rapporter des graines à la communauté, il ne pouvait pas dire qu’il excellait. Bien au contraire : ses frères revenaient presque toujours avec des provisions bien plus abondantes que les siennes.

Mais l’épisode le plus humiliant eut lieu un jour où, par une étrange erreur, il rapporta une souris morte au lieu de graines. La vue de cette proie dégoûta toute la colonie.

Lorsqu’il repensait à ce moment, l’oiseau ressentait encore une profonde gêne. Il savait qu’il avait frôlé l’exclusion ce jour-là.

Pourtant, il aurait pu se consoler en se souvenant d’une faculté singulière : il était le seul, à sa connaissance, capable de regarder directement le soleil sans jamais être ébloui.

Mais à quoi bon posséder un talent qui ne servait visiblement à rien ?


Un jour, alors qu’il était parti seul à la recherche de quelques brindilles, il se retrouva soudain face à un grand danger.

Un serpent.

Instinctivement, le moineau battit des ailes pour s’enfuir. Mais un détail inattendu le stoppa dans son élan : la couleuvre, elle aussi, semblait prise de panique… et cherchait à fuir au plus vite.

L’oiseau resta stupéfait.

Même pour ses prédateurs, il semblait ne pas être digne d’intérêt !

Blessé dans son orgueil, il interpella le serpent :

« Dis-moi, odieux reptile : pourquoi t’enfuis-tu ? Suis-je donc trop laid pour être mangé ? »

La couleuvre, pétrifiée, osa se retourner.

Elle observa l’oiseau avec perplexité.

« Te manger ? Tu crois vraiment que je veux te manger ? »

Puis, incapable de retenir un éclat de rire, elle reprit sa fuite encore plus rapidement, persuadée qu’il s’agissait là d’un piège.

Mais cette fois, le moineau en eut assez.

Toute une vie de moqueries venait de ressurgir d’un seul coup.

Il s’élança à la poursuite du serpent.

« Non, mon ami ! Tu ne fuiras pas ainsi aujourd’hui ! Toute ma vie, j’ai eu honte de moi. Mais je suis un moineau comme les autres. J’ai donc bien le droit d’être mangé comme les autres ! »

Dans sa colère, l’oiseau fondit sur le serpent… et se rendit soudain compte qu’il venait de l’attraper entre ses serres.

La couleuvre se tortillait désespérément pour s’échapper. Mais le moineau hésita.

Il n’était tout de même pas question de rapporter un serpent mort à la colonie.

Alors il desserra son étreinte et laissa le reptile s’échapper.

Le serpent fila aussitôt et disparut dans un trou creusé dans la terre.

De là, prudemment à l’abri, il finit par répondre :

« Les moineaux, oui… je les mange d’ordinaire. »

Il marqua une pause.

Puis ajouta :

« Mais certainement pas les aigles.
Et encore moins ceux assez fous pour s’imaginer être des moineaux. »

Retour en haut