Deux frères jouent

Belles histoires

Le mercredi après midi a sa lumière à lui.

Pas celle des longs jours d’école, froide et contrainte, ni celle du dimanche, trop molle pour qu’on sache vraiment quoi en faire. Une lumière particulière — celle des après-midis qui n’appartiennent à personne et qui, pour cette raison même, appartiennent à tout le monde.

Sauf que maman est au travail. Elle ne rentrera pas avant tard ce soir.

L’école du matin s’est terminée comme toujours — le cartable posé en vrac dans l’entrée, les chaussures pas tout à fait enlevées — et l’après-midi s’est ouvert devant eux, long et libre. Leur jeune oncle est là. Enfin, son corps est là. Lui, il est ailleurs. Il est étudiant, certes, mais ce n’est pas le poids des études qui l’accable ce mercredi : c’est simplement l’idée d’être ici, dans ce petit appartement du quatrième étage, à surveiller deux enfants alors qu’il aurait pu être n’importe où d’autre. Il s’est installé dans le canapé, les jambes allongées sur la table basse, et les deux frères ont rapidement compris qu’il valait mieux ne pas trop compter sur lui cet après-midi.

Ils se retrouvent donc seuls dans leur chambre commune — ce territoire partagé, mi-champ de bataille mi-refuge, où leurs affaires se mélangent sans jamais vraiment fusionner, où une frontière invisible mais respectée sépare le lit du grand du lit du petit.

« On joue à la guerre ? »

La proposition vient de l’aîné avec la certitude tranquille de celui qui sait que ses propositions sont rarement de vraies questions. Les boîtes de soldats en plastique sont déjà ouvertes sur le sol. Il attend la réponse comme une formalité.

Le cadet sait tout cela. Il le sait avec cette science silencieuse que les petits frères développent très tôt — celle de lire les situations avant même qu’elles se soient déployées. Il prend une courte inspiration et tente quand même :

« Non, aujourd’hui on joue aux super-héros. Je vais mettre ma cape de Superman. »

Il a déjà noué les manches de son coupe-vent autour de son cou, avec la fierté de celui qui a appris tout seul ce geste. Le tissu rouge pend dans son dos. Il attend.

Mais l’aîné a déjà commencé à trier ses soldats par couleur.

« Non. Toi tu prends les verts, moi les gris. »

Le cadet regarde sa cape un instant, puis la retire sans un mot. Il commence à disposer ses soldats de son côté de la chambre avec la résignation tranquille de ceux qui ont appris que certaines luttes coûtent plus qu’elles ne rapportent.

« C’est moi le gentil ! »

L’aîné a dit cela sans lever les yeux. Ce n’est toujours pas une question. C’est une évidence, comme le soleil à l’est.

Le cadet réfléchit un moment, les sourcils légèrement froncés.

« D’accord. Mais alors je garde les tanks. Et je prends le gros canon. »

L’aîné hausse les épaules. Il a les bombardiers — et les bombardiers suffisent.

Puis le petit, toujours assis par terre au milieu de ses soldats verts, lève les yeux vers son frère. Sa voix est sérieuse, avec ce sérieux particulier des enfants qui ont quelque chose d’important à dire et qui le savent.

« Mais j’veux que tu me fasses une promesse. »

L’aîné lève les yeux à son tour.

« J’veux bien être le méchant. Mais après, quand je vais tuer tes soldats, tu t’énerves pas. Comme la dernière fois. Parce que c’est normal que le méchant il fait des trucs méchants — sinon c’est pas un vrai méchant. »

Il marque une pause, cherchant ses mots avec le soin appliqué de celui qui sent qu’il en a encore besoin d’un ou deux pour finir sa pensée.

« Et quand tu seras en colère contre moi… Rappelle-toi que c’est un jeu. Et que je suis le méchant juste pour que toi tu puisses être le gentil. »

« Sinon, j’joue pas. »

Dans le salon, on entendait vaguement la platine tourner — l’oncle avait mis en route un vinyle de Depeche Mode, et la voix froide et synthétique de Dave Gahan traversait les murs avec l’indifférence parfaite de la musique qui ne s’excuse pas d’exister. Il était toujours avachi dans le canapé, un numéro de Fluide Glacial ouvert sur le ventre, et n’avait manifestement aucune intention de s’en éloigner de sitôt.

La chambre, elle, était silencieuse.

L’aîné regardait son petit frère — ce gamin exaspérant avec ses soldats verts mal alignés et son coupe-vent rouge abandonné sur le sol — et quelque chose dans ce regard n’était plus tout à fait le même qu’avant.

« D’accord », dit-il simplement.

La guerre pouvait commencer.

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