La graine qui voulait devenir un arbre majestueux

Immobile, seule et oppressée dans les ténèbres souterraines, la petite graine ne savait rien de ce qu’elle était. Elle ignorait quand elle était née, quelle était son utilité. Elle ignorait jusqu’à sa propre nature. La seule chose qu’elle savait, c’est qu’elle voulait devenir un arbre majestueux.
Son intuition lui dicta de pousser vers le haut. Mais, après de longs et pénibles efforts pour se frayer un chemin à travers la terre obscure, elle fut arrêtée par plusieurs rochers immenses.
— Quelle insolence, minuscule graine ! Penses-tu vraiment pouvoir nous traverser et atteindre la surface ? Crois-nous : tu n’es pas assez forte pour cela. Contente-toi de mener ta petite vie sous terre avec tes semblables.
La petite graine s’immobilisa. À leur contact, quelque chose s’était brisé en elle. Non pas son enveloppe, mais une certitude. Elle comprit, ou crut comprendre, qu’ils avaient raison. Résignée, elle s’écarta et poussa dans une autre direction, sans but précis, portée seulement par le mouvement.
Elle rencontra bientôt une autre graine, à qui elle confia son histoire.
— Tu croyais vraiment pouvoir atteindre la surface sans obstacle ? dit l’autre, avec ce sourire particulier que prennent ceux qui ont depuis longtemps renoncé à tout. Mais devant la mine déconfite de la petite graine, elle lui proposa un arrangement.
— Faisons équipe. Travaille pour moi, et lorsque je serai devenue un arbre, je t’apporterai tout ce dont tu auras besoin.
La petite graine accepta, faute de mieux.
Des mois passèrent. Elle s’épuisait chaque jour davantage, tandis que sa patronne, nourrie de son labeur, semblait avoir oublié jusqu’à l’idée même de la surface. Elle vivait confortablement, sans effort, sans désir autre que celui de durer. Ce n’était pas de la mauvaise foi, c’était pire : c’était de l’habitude.
La petite graine repartit.
Sur sa route, elle croisa une graine très élégante, qui se proclamait maîtresse du monde souterrain et exigeait de conserver une partie de sa nourriture dans un coffre-fort, en échange d’une vague promesse de protection. La petite graine se plaignit à celles qui prétendaient gouverner le pays souterrain. Mais celles-ci, qui avaient pourtant juré de servir toutes les graines, donnèrent raison à la graine au coffre-fort. Ce genre de graines qui n’hésitaient jamais à prendre un ton grave et ennuyé parce qu’elles ont oublié depuis trop longtemps pourquoi elles rendaient la justice.
Rationnée, amoindrie, la petite graine continua de chercher sa voie.
Elle croisa des graines de toutes sortes. Des graines sympathiques, des graines hostiles, des graines qui se plaignaient sans cesse mais n’auraient pour rien au monde voulu que leurs plaintes cessent. Des graines qui faisaient la morale à tout le monde avec conviction et qui n’avaient jamais osé avouer qu’au fond elles doutaient d’elles-mêmes. Des graines qui promettaient la prospérité en quelques saisons, et ne convoitaient en réalité que les coffres des autres.
De toutes ces rencontres, la petite graine ne retint qu’une chose : chaque graine du monde souterrain, au lieu de pousser vers le haut, préférait observer ses voisines et nommer leurs défauts. Et elle-même, sans s’en apercevoir, avait pris cette habitude. Il y avait celles qu’elle méprisait, celles qu’elle admirait avec une déférence qui ressemblait à de la honte, et celles auxquelles elle avait cédé le droit de la juger.
Ce qui était étrange et triste à la fois, c’est que toutes ces graines se détestaient elles-mêmes encore plus qu’elles ne détestaient les autres. Elles se détestaient tant qu’elles vivaient une vie qui ne leur ressemblait pas, travaillaient à des tâches qu’elles abhorraient, partageaient leur chemin avec des compagnes qu’elles n’aimaient plus depuis longtemps. Parfois même, ce dégoût d’elles-mêmes les rendait malades. Parfois même de ces maladies sans fièvre, sans nom, faites d’immobilité et d’indifférence.
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Après des années à creuser le monde souterrain dans tous les sens, la petite graine avait fini par oublier ce qui, au commencement, la poussait à avancer. Épuisée, elle s’arrêta.
Ce n’était pas une décision. C’était une capitulation.
Elle demeura longtemps immobile dans l’obscurité, les yeux, si tant est qu’une graine en eût, fermés sur elle-même. Elle ne voulait plus être une graine.
Elle ne voulait plus être du tout.
Mais alors qu’elle s’apprêtait à s’endormir pour toujours, quelque chose la retint. Non pas un espoir – l’espoir était mort depuis longtemps – mais une question, simple et folle à la fois, qui surgit du fond d’elle-même comme une brûlure :
Et si elle s’était trompée ?
Elle hésita. La question lui parut ridicule. Puis dangereuse. Puis irrésistible.
Et si, depuis le début, elle n’avait jamais été une graine ?
Il fallut du temps. Un temps long, inconfortable, fait de silence et de résistance, avant qu’elle n’ose suivre cette pensée jusqu’au bout. Car l’abandonner, cette identité de graine faible et apeurée, c’était aussi abandonner toutes les excuses qu’elle lui avait fournies. Toutes les fois où elle avait échoué parce qu’elle n’était qu’une graine. Toutes les fois où elle avait renoncé parce que les graines, c’est bien connu, ne peuvent pas traverser les rochers.
Se défaire de cette identité, c’était se retrouver sans justification aucune. Nue.
La peur fut réelle. L’hésitation fut longue.
Et puis, dans un silence absolu, sans témoin, sans éclat, elle lâcha prise.
Ce serait son ultime mission : se souvenir de ce qu’elle était en vérité.
Fouillant dans ses souvenirs avec une attention qu’elle n’avait jamais accordée à rien, elle comprit enfin. Elle n’avait jamais été une petite graine apeurée et jalouse, ni une graine ouvrière, ni aucune autre sorte de graine. Depuis le premier jour, elle avait été un arbre majestueux qui s’ignorait.
Elle décida alors de prendre sa forme ultime. Et personne, ni les rochers, désormais réduits à de minuscules gravillons, ni les autres graines, ne put s’opposer à sa volonté.

Dominant la prairie, offrant ses fruits et son souffle aux autres espèces, l’arbre majestueux se souvient. Il se souvient avoir creusé tout le monde souterrain à la recherche de ce qu’il était déjà. Il se souvient de la graine-patronne, des rochers insolents, des graines qui gouvernaient sans gouverner. Il se souvient avoir longtemps joué le jeu des jugements et des rancœurs.
Ses erreurs, il choisit de les nommer « racines », pour ne jamais oublier qu’il tire sa force de ce qu’il a traversé.
Immobiles, seules et oppressées dans les ténèbres, les graines n’ont pourtant pas échappé à la rumeur qui circule désormais dans tous les mondes souterrains : l’histoire d’une graine qui a décidé, un jour, d’être bien plus qu’une petite graine.
Certaines la jugent impossible. D’autres en rient ou la détestent. Et puis il y a celles qui choisissent de s’en inspirer.



