Barnabé fait deux vœux

Fables modernes

Il est des hommes dont la vie ressemble à ces routes de campagne qu’on ne trouve pas sur les cartes. Sinueuses, parfois défoncées, mais qui mènent quand même quelque part, à condition de ne pas trop se presser d’arriver.

Barnabé était devenu un homme.


Depuis qu’il avait repris le garage de son ancien patron Lucien, les affaires se portaient raisonnablement bien. Pas brillamment, mais honnêtement, ce qui pour Barnabé revenait au même. Il y avait quelque chose de juste dans le fait de travailler avec ses mains sur ces machines que d’autres abandonnaient, de leur rendre une utilité, une seconde vie. Il aimait l’odeur du cambouis le matin, le silence concentré de l’atelier, la satisfaction simple et complète d’une réparation réussie.

Puis, l’année précédente, un autre garagiste s’était installé dans le village.

Celui-là était d’une amabilité redoutable. Il vous serrait la main en vous regardant dans les yeux, avec cette chaleur dont on ne savait jamais vraiment si elle était sincère ou calculée. Il cassait les prix sans sourciller, séduisait jusqu’aux plus vieux habitués de Barnabé, ceux qu’on aurait crus inamovibles. Il était arrivé avec un jeune apprenti, ce qui lui permettait d’aller deux fois plus vite pour moitié moins cher. Face à cette concurrence, Barnabé ne disposait d’aucune arme véritablement efficace.

Il n’était pas pour employer du monde, Barnabé. Les employés parlaient, revendiquaient, intimidaient et finalement compliquaient les journées. Et puis il fallait les payer, même les mauvais jours. Non, il aurait volontiers fait une exception pour un fils, qu’il aurait formé lui-même, à son rythme, dans le silence complice des gens qui se comprennent sans beaucoup de mots. Mais pour avoir un fils, il fallait d’abord lui trouver une mère.

Et là, c’était une autre affaire.

Les femmes, dans la vie de Barnabé, n’avaient occupé qu’une seule place : celle de sa mère. Il y avait bien eu la petite Cécile, autrefois, une blonde aux yeux clairs dont il avait longtemps gardé le souvenir avec la discrétion des espoirs abandonnés. Mais le père de la demoiselle avait été on ne peut plus clair sur la question : sa fille n’avait pas à s’acoquiner avec un simple d’esprit. Le mot avait fait son chemin dans la tête de Barnabé, pas pour le briser, mais pour s’y installer tranquillement, comme une certitude de seconde main qu’on finit par accepter faute de l’avoir suffisamment contestée.

Alors il s’était dit que ce n’était pas si grave. Sa propre mère ne l’avait eu qu’à quarante-trois ans, preuve que certaines choses attendaient leur heure. Et puis les femmes, paraît-il, n’étaient pas toujours favorables à la concentration au travail. Il s’en était convaincu avec la bonne foi tranquille de quelqu’un qui arrange le monde à la forme de sa solitude.

Sauf que le travail, justement, se faisait de plus en plus rare.


Sa mère, heureusement, était toujours là. Elle avait traversé avec lui chaque épreuve depuis le début : l’enfance maladroite, les rêves militaires avortés, les coups reçus dans la rue pendant la guerre, les absences et les deuils silencieux. Même à soixante-neuf ans passés, même les jours où sa mémoire lui jouait des tours et où elle appelait Barnabé par le prénom de son propre frère depuis longtemps disparu, elle restait la boussole fixe autour de laquelle sa vie s’organisait.

Il y avait eu, bien sûr, ces trois semaines terribles pendant l’Occupation, quand les soldats l’avaient emmenée de force dans un camion sous ses yeux, et qu’il n’avait rien pu faire. Rien, sinon se relever du sol en crachant le sang et regarder le véhicule disparaître au bout de la rue. Dans sa détresse de cette nuit-là, Barnabé s’était rendu à la petite église du village et avait confié une prière à la cloche, cette vieille cloche de fer dont la légende disait qu’elle avait été forgée par Dieu lui-même, et dont tout le monde s’accordait à dire qu’elle ne fonctionnait plus depuis des années. Il avait demandé une seule chose : que sa mère lui revienne.

Elle était revenue.

Le village avait bien essayé de lui expliquer que c’étaient les Américains qu’il fallait remercier, que la libération de la France avait mécaniquement entraîné celle des déportés, et que la cloche n’avait pas grand-chose à voir là-dedans. Barnabé avait écouté poliment, et avait continué de penser ce qu’il pensait. Il y a des certitudes que les arguments ne peuvent pas atteindre, non pas par bêtise, mais parce qu’elles logent dans une partie de l’être que la raison ne gouverne pas.

Depuis, il savait qu’il disposait quelque part, dans le registre invisible des choses, d’un crédit. Un joker, comme il aimait à se dire. Une faveur divine en réserve, pour le jour où il en aurait vraiment besoin.

Ce jour approchait.


Quelques mois plus tôt, le docteur Martinez avait prononcé le mot que personne n’aimait entendre. Une tumeur, au niveau de la gorge. Barnabé ne connaissait pas grand-chose à la médecine, mais il comprit à la façon dont le médecin posa ses mains à plat sur le bureau que c’était sérieux. Gravement sérieux. Il pensa aux cigarettes que sa mère fumait depuis toujours avec un plaisir souverain, et n’osa pas dire à voix haute ce que tout le monde pensait.

Le docteur lui parla d’un traitement nouveau, une chimiothérapie, mot que Barnabé eut du mal à retenir et plus encore à prononcer. L’ironie cruelle voulait que ce remède fût soi disant dérivé du gaz moutarde utilisé par les Allemands pendant les guerres, comme si la souffrance elle-même avait décidé de se recycler en espoir. Les résultats étaient encourageants, mais le traitement était coûteux, et il fallait se rendre dans une grande ville, à trois heures de route au minimum.

Barnabé fit ses calculs en silence. Les finances du garage, déjà fragilisées par la concurrence, ne permettaient pas un tel effort. Il rentra chez lui et expliqua à sa mère, avec les mots les plus doux qu’il put trouver, qu’ils allaient s’en tenir aux remèdes traditionnels. Elle haussa les épaules avec la résignation légère des gens qui ont déjà traversé assez de choses pour ne plus avoir peur de grand-chose.

Les mois suivants furent épuisants. Barnabé partageait son temps entre l’atelier, de moins en moins achalandé, et la chambre de sa mère, où il veillait, tenait la main, aidait à se lever, préparait les repas que l’on mangeait à moitié. Il retrouvait dans ce rôle une forme de tendresse inverse, un peu vertigineuse, où l’enfant devient gardien de celui qui l’a gardé.

La banque, pendant ce temps, perdait patience. Monsieur Doumerc, le conseiller si affable qui lui rendait visite autrefois avec des poignées de main et des sourires entendus, avait cessé de se déplacer. Les courriers continuaient d’arriver, de plus en plus formels, de plus en plus froids, rédigés dans ce langage administratif conçu pour signifier des choses graves avec des mots qui semblent neutres. Barnabé les lisait, les comprenait suffisamment pour savoir ce qu’ils annonçaient, et les posait sur la pile sans répondre.

Un matin, des huissiers correctement vêtus se présentèrent à l’atelier et mirent l’ensemble du commerce sous séquestre. Quelques semaines plus tard, des camions emportèrent les outils. Un panneau À VENDRE apparut sur la façade, grand, jaune, parfaitement visible depuis la rue, comme si le destin avait tenu à ce que l’humiliation fût publique.

Barnabé regarda tout cela avec une tristesse réelle mais étrangement calme. La perte du garage lui faisait mal, pas tant pour lui-même que pour ce qu’il représentait : la continuité de Lucien, la dignité du travail, l’identité qu’on se forge à force de cambouis et d’heures. Mais au fond de cette tristesse, quelque chose de plus urgent prenait toute la place.

Sa mère, depuis cinq jours, ne se levait plus.


Ce matin-là, le docteur Martinez l’avait pris à part dans le couloir avec ce ton grave et mesuré des médecins qui préparent les familles à l’inévitable. Barnabé l’avait écouté sans pleurer. Les larmes vinrent après, dehors, dans la rue, à l’abri des regards. Puis il se reprit, se sécha le visage, et prit une décision.

Il était temps de sortir le joker.

Il marcha jusqu’à la petite église, poussa la porte avec la familiarité de quelqu’un qui revient dans un endroit qu’il n’a jamais vraiment quitté en pensée, alluma deux cierges et s’agenouilla sous la cloche de fer.

Il formula deux prières.

Dans la première, il demanda la guérison de sa mère. Il le fit avec une honnêteté désarmante, reconnaissant ses propres limites, acceptant qu’il avait fait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait, et s’en remettant à plus grand que lui pour ce qui le dépassait. Il ajouta, avec ce pragmatisme touchant qui lui était propre, qu’il ne lui en voudrait pas si la maladie était trop avancée. Il comprenait qu’il y avait des choses que même les cloches divines ne pouvaient pas défaire.

Dans la seconde, il demanda que son garage fût sauvé, que la fortune lui revînt comme elle l’avait quitté, discrètement mais sûrement.

Il ressortit dans la lumière du dehors, et c’est à peine s’il eut le temps de rire de lui-même – de cette image d’un garagiste sans le sou, boiteux et seul, confiant ses espoirs à un morceau de métal rouillé – que les larmes revinrent, plus douces cette fois, presque apaisées, comme après une confession longtemps différée.

Il sécha ses yeux avant de pousser la porte de chez lui.

Sa mère était debout dans la cuisine. Elle remuait une casserole avec l’application tranquille de quelqu’un qui a toujours su que faire des confitures était une réponse suffisante à la plupart des désordres du monde. Elle leva les yeux vers lui, sourit, et lui dit qu’elle se sentait mieux depuis quelques heures, puis lui demanda s’il pouvait aller au village chercher des figues, parce qu’il lui en manquait quelques-unes.

Barnabé resta immobile un long moment dans l’encadrement de la porte.


Cette nuit-là, il ne dormit pas. Non pas de chagrin, mais de cette stupeur particulière que provoquent les choses auxquelles on croyait à moitié et qui arrivent quand même. Il retournait les heures dans sa tête : sa mère avait dit quelques heures, mais il n’avait été absent que trente minutes, pas davantage. La chronologie ne tenait pas. Le miracle avait précédé la prière.

Ou alors, et cette pensée était moins douce, ce n’était qu’une rémission passagère, un sursaut du corps avant la chute, et la cloche n’avait rien à voir avec quoi que ce soit.

Les jours suivants levèrent le doute. Sa mère mangeait, parlait, se déplaçait. Elle avait repris ses cigarettes avec un enthousiasme qui fit soupirer le docteur Martinez et sourire Barnabé malgré lui. Même le médecin, prudemment, parla d’amélioration notable.

Le garage, lui, ne revint pas.

Dans les semaines qui suivirent la mise sous séquestre, Barnabé avait pourtant tenté quelques démarches. Il était retourné voir Monsieur Doumerc, cette fois sans rendez-vous, avec la maladresse sincère de quelqu’un qui ne sait pas négocier mais espère que la bonne volonté compte pour quelque chose. Le conseiller l’avait reçu poliment, lui avait offert un café, et lui avait expliqué avec des formules soigneusement choisies que la situation était désormais entre les mains du service contentieux, lequel ne dépendait plus de lui. Barnabé était reparti avec son café dans l’estomac et rien d’autre.

Il avait ensuite essayé de racheter ses propres outils aux enchères, avec les quelques économies qu’il avait mis de côté pour les mauvais jours. Mais les mauvais jours avaient été nombreux, et les économies bien maigres. Un entrepreneur de la ville voisine avait tout emporté en deux coups de marteau, avec l’indifférence efficace de ceux qui achètent des lots sans savoir ce qu’ils contiennent vraiment.

Le panneau À VENDRE demeura sur la façade comme un reproche muet que Barnabé croiserait chaque matin en allant faire ses courses. Il changea son chemin pendant quelques semaines, puis se ravisa. Il n’y avait aucune raison d’avoir honte d’une vie qu’on avait menée honnêtement.

La cloche avait choisi, ou n’avait pas choisi, ce qui revenait peut-être au même.

Il y pensa longtemps, assis dans la cuisine, pendant que sa mère chantonnait en épluchant des légumes. La fumée de sa cigarette montait en volutes lentes vers le plafond jauni. Elle était là. Elle chantonnait. Il faisait beau dehors.

Il n’avait pas de réponse. Mais quelque chose dans cette absence de réponse avait la forme étrange et douce d’une question à laquelle il apprenait, doucement, à ne pas tenir à répondre.

Et puis surtout : qu’allait-il maintenant pouvoir bien faire de ses journées ?

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