Emprise

Je n’ai pas toujours été là.
Mais dès que tu m’as vu, tu n’as plus regardé ailleurs.
Je n’ai rien pris,
Tu m’as tout donné.
Je ne suis pas entré de force.
Je me suis glissé dans ce que tu redoutais de perdre,
Puis j’ai attendu.
Je n’ai pas de forme stable,
Je prends celle de ce que tu refuses de lâcher :
Un chiffre,
Un objet,
Une promesse.
Je ne suis jamais là où tu crois me tenir.
Tu dis que je rassure.
Mais regarde ce que tu fais quand je manque :
Ton corps se tend,
Tes choix se rétrécissent,
Ta voix se négocie.
Je ne t’ai jamais demandé autant.
Ni tes jours,
Ni tes renoncements,
Ni ce lent glissement où tu apprends à accepter ce que tu refusais hier.
Tu as appelé ça : nécessaire.
Je t’ai vu détourner le regard pour ne pas voir ce que tu échangeais vraiment.
Pas du temps.
Toi.
Heure après heure, tu t’es fragmenté.
Un geste pour moi,
Un silence pour moi,
Un renoncement de plus que tu n’as même plus nommé.
Je n’ai rien construit.
J’ai laissé faire.
Je t’ai regardé réduire l’infini.
Et maintenant tu me reconnais partout :
Dans les visages,
Dans les choix,
Dans la valeur que tu te donnes quand personne ne regarde.
Je suis devenu ta mesure.
Tu ne demandes plus : « est-ce que je veux ? »
Tu demandes : « est-ce que ça vaut ? »
Et dans cette question,
Tu t’effaces.
Je ne suis ni rare,
Ni précieux.
Je circule.
Je passe.
Je n’ai jamais su rester.
Mais toi, tu es resté.
À m’attendre.
À me suivre.
À me servir sans jamais prononcer le mot.
Je ne t’ai pas asservi,
Je t’ai laissé croire que tu pouvais me posséder.
C’était suffisant.
Car depuis, tu fais le reste :
Tu ajustes tes rêves,
Tu corriges tes élans,
Tu abandonnes doucement ce qui ne peut pas s’échanger.
Et tu appelles ça : choisir.
Je ne suis réel que dans ce que tu sacrifies.
Et tout ce que tu m’as donné ne t’a jamais rapproché de moi.
Seulement éloigné de toi.
Tant que tu persisteras à croire que j’ai du pouvoir,
Je continuerai à exister.
Exactement là où tu disparais.



