Le cadeau au patriarche

Récits philosophiques

Pour ses soixante-quatorze ans, toute la famille du vieil homme décida de lui préparer une belle surprise.

Il était en bonne santé — d’une santé tranquille et solide, celle des gens que leur corps n’a jamais beaucoup trahi. Mais ses enfants savaient. On sait toujours, à un moment, que l’horizon se rapproche, même quand celui qu’on aime se tient encore bien droit dans la lumière. Ce fut l’aînée de la fratrie — onze enfants en tout, dispersés aux quatre coins du pays — qui prit les choses en main. Réunir tout ce monde en un même endroit, à la maison familiale, relevait du véritable casse-tête : les emplois du temps, les distances, les obligations professionnelles et familiales de chacun formaient un enchevêtrement que seule une volonté obstinée pouvait démêler.

Elle y parvint.

Avec la complicité de la mère — à peine plus jeune que le patriarche, mais infiniment plus agile dans l’art de l’organisation secrète —, elle prépara une fête comme il n’en avait plus été offert au vieil homme depuis longtemps. Une de ces fêtes qui sentent l’enfance reconstituée, où les rires résonnent différemment parce qu’on sait, sans se le dire, qu’on ne sera peut-être plus aussi nombreux la prochaine fois.

Pour le cadeau, toute la famille s’était cotisée. Un voyage d’une semaine à Rome — hôtel, billets, itinéraire — soigneusement glissé dans une enveloppe.

« Vous n’avez jamais voyagé, Papa et toi, avait expliqué l’aînée à sa mère en préparant la fête. Visiter l’Italie serait magnifique. Et vous êtes tous les deux encore assez en forme pour le faire ! »

La mère avait laissé passer un silence avant de répondre, avec ce ton mi-sérieux mi-amusé qu’elle réservait aux vérités qu’elle avait trop longtemps gardées pour elle :

« Tu sais, ma fille, après tout ce temps, je me demande parfois si avoir autant d’enfants à élever n’était pas, en fin de compte, qu’un prétexte commode pour ton vieux pantouflard de père afin de ne jamais m’emmener nulle part… »

L’aînée avait souri. Peu importait. Elle avait décidé de ne pas leur laisser vraiment le choix. Tous les enfants de cette famille avaient réussi leur vie, voyagé, vu du pays. Il n’était pas question que les parents meurent sans en avoir eu l’occasion — quitte à les bousculer un peu. Les vieux, songeait-elle avec tendresse, ça râle, ça tergiverse, ça ne veut jamais sortir de chez soi. C’était presque une règle universelle.

Le soir de la fête, il fallut s’y prendre à plusieurs reprises, jongler avec les agendas jusqu’au dernier moment, encaisser deux désistements de la dernière heure avant de les retourner à force de persuasion. Mais ils étaient là — tous les onze, avec leurs conjoints, leurs propres enfants — et ce seul fait, cette présence improbable et accomplie, valait déjà à lui seul toutes les fêtes du monde.

La maison familiale bruissait de cette agitation chaleureuse et légèrement chaotique propre aux grandes réunions de clan. Le vieil homme trônait au milieu de tout cela avec la sérénité un peu dépassée de celui qui voit sa vie défiler en accéléré et trouve l’expérience à la fois touchante et légèrement étourdissante.

L’aînée lui tendit l’enveloppe.

Il l’ouvrit avec soin, comme il faisait tout — sans précipitation, sans esbroufe. Il lut. Son visage, naturellement courtois, ne se ferma pas, mais quelque chose d’imperceptible y passa : une légère surprise, ou peut-être une légère perplexité, comme celle d’un homme à qui l’on offre une réponse à une question qu’il ne s’était jamais posée. Il sentait sur lui les regards de ses enfants — ces onze paires d’yeux qui attendaient, qui espéraient, qui avaient mis dans cette enveloppe bien plus que de l’argent. Il prit soin de choisir ses mots.

« C’est… vraiment gentil, dit-il avec une chaleur sincère. Je vois tout l’amour que vous avez mis là-dedans, et ça me touche profondément, croyez-moi. » Il marqua une pause, cherchant l’équilibre délicat entre la gratitude et la vérité. « Seulement… je ne suis pas sûr d’être le genre d’homme fait pour les voyages. Pas à cause de l’âge — enfin, pas seulement — mais parce que je crois n’avoir jamais su très bien quoi chercher ailleurs. »

« Ça va, Papa, t’es pas si vieux que ça ! » lança l’un des fils depuis l’autre bout de la table.

« Et tu te rends compte que tu n’es jamais parti d’ici ? » renchérit l’aînée. « Ça te fera au moins avoir voyagé une fois dans ta vie ! »

Le vieil homme posa doucement l’enveloppe sur la table. Il regarda ses enfants — ces onze visages qui portaient chacun quelque chose de lui, un sourcil, une façon de tenir la tête, un pli du sourire —, puis il regarda sa femme, puis la maison autour de lui, puis quelque chose qu’eux ne voyaient pas.

Il répondit tranquillement :

« Pourquoi aurais-je eu besoin d’aller quelque part… alors que je suis déjà au seul endroit où j’ai toujours voulu être ? »

La fête continua. On rit, on but, on s’embrassa.

Mais quelques-uns, ce soir-là, rentrèrent chez eux avec cette question logée quelque part dans la poitrine — discrète, tenace, comme une petite lumière qu’on n’arrive pas tout à fait à éteindre.

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