Mémoires d’un olivier

Fables modernes

Je ne sais plus exactement quand j’ai commencé à compter le temps, ni même si cela a réellement eu un sens, un jour. Les hommes aiment les débuts, ils s’y accrochent comme à une promesse. Moi, je suis né dans une lenteur que rien ne pressait, dans une lumière qui n’avait pas encore été divisée en époques, en règnes ou en souvenirs.

Je me souviens seulement de la terre.

Elle était fraîche, généreuse, et déjà parcourue par des racines anciennes, comme si d’autres avant moi avaient tenté de s’y inscrire. J’ai grandi sans hâte, guidé par une force silencieuse qui me tirait vers le ciel tout en m’ancrant toujours plus profondément dans ce sol que je ne quitterais jamais.

Autour de moi, au fil des années, puis des siècles, le monde s’est transformé.

Au début, il n’y avait que quelques silhouettes humaines, rares, presque hésitantes. Elles passaient près de moi sans me prêter attention. Elles parlaient peu, mais leurs gestes racontaient déjà beaucoup : la fatigue, la peur, parfois une joie brève, aussitôt emportée par le vent.

Puis vinrent les pierres.

Les hommes commencèrent à bâtir, d’abord modestement, puis avec une ambition qui ne cessait de croître. Des murs s’élevèrent, des maisons se multiplièrent, et bientôt la terre autour de moi fut parcourue de chemins tracés par des pas innombrables.

J’ai vu des temples s’élever, majestueux, baignés de chants et de prières. J’ai vu des foules s’y rassembler, les yeux levés, comme si une réponse pouvait leur être donnée. Et j’ai vu ces mêmes temples tomber, sous la force des armes, sous la volonté d’autres hommes, sous le poids de leurs propres illusions peut-être. Les pierres s’effondraient, les colonnes se brisaient, et la poussière recouvrait tout.

J’ai vu des batailles.

Les hommes se faisaient face, porteurs de leurs certitudes, de leurs colères, de leurs espoirs déformés. Ils criaient, frappaient, tombaient. Je sentais la terre se gorger de ce qu’ils laissaient derrière eux.

Et toujours, après le tumulte, le silence revenait.

Mais les hommes ne s’arrêtaient jamais longtemps. Très vite, ils recommençaient à construire.

Les siècles passaient, et avec eux les visages changeaient, les langues se transformaient, les vêtements évoluaient. Mais quelque chose demeurait inchangé : cette tension, cette oscillation constante entre la création et la destruction.

Parfois, des enfants venaient jouer près de moi. Ils grimpaient sur mes branches, riaient sans retenue, inventaient des histoires qui n’appartenaient qu’à eux. Puis ils grandissaient, et revenaient des années plus tard avec des regards plus lourds.

Je ne leur en voulais pas. Je me contentais d’être là, de leur offrir mon ombre, mes fruits, ma présence silencieuse.

Et puis, une nuit, quelque chose d’autre se produisit.

Ce ne fut ni une bataille, ni une construction, ni une fête. Ce fut un moment presque invisible, qui aurait pu passer inaperçu pour tous ceux qui n’étaient pas là.

Mais moi, j’étais là.

Il était venu seul, ou presque. Quelques silhouettes se tenaient à distance, comme si elles n’osaient franchir un seuil invisible. Lui s’approcha de moi et s’agenouilla.

Je sentis le poids de sa présence avant même de comprendre ce qu’elle signifiait.

Il posa ses mains sur la terre, tout près de mes racines, et resta ainsi un long moment, immobile. Puis il commença à parler.

Sa voix était basse, presque brisée, mais elle portait une intensité que je n’avais jamais perçue auparavant. Il répétait les mêmes mots, encore et encore, comme s’il cherchait à les comprendre lui-même.

Il parlait d’une coupe.

Une coupe qu’il souhaitait voir s’éloigner de lui.

Je ne comprenais pas. Les hommes parlent souvent en images, en symboles qui leur appartiennent. Moi, je ne connais que la sève, la lumière, le vent. Pourquoi une coupe pouvait-elle susciter une telle détresse ?

Il leva le visage vers le ciel, et je vis ses larmes. Elles tombèrent sur la terre, silencieuses, absorbées aussitôt par ce sol que nous partagions.

Je n’avais jamais vu cela.

J’avais vu des hommes crier, supplier, implorer dans la douleur. Mais lui ne criait pas. Il ne cherchait pas à fuir. Il semblait simplement traversé par quelque chose de plus grand que lui.

Et pourtant, il hésitait.

C’est cela qui me troubla le plus. Je percevais en lui une force que je ne saurais nommer, une direction déjà tracée, comme si son chemin était connu, inévitable. Et malgré cela, il doutait. Il répétait ses mots, comme une prière qui ne demande pas de réponse, mais un apaisement.

Je ne compris pas pourquoi celui qui semblait destiné à tant de grandeur pouvait être envahi par une telle fragilité.

Les autres, au loin, restaient silencieux. La nuit enveloppait tout.

Puis, lentement, il se releva.

Quelque chose avait changé en lui, une forme d’acceptation, peut-être. Il essuya son visage, jeta un dernier regard vers le ciel, puis s’éloigna.

Je ne le revis plus.

Mais son passage resta en moi, comme une trace que le temps ne pouvait effacer.

Les années, les siècles continuèrent de s’écouler. D’autres vinrent, attirés par ce lieu, par ce qu’il représentait pour eux. Ils parlaient de cet homme, racontaient son histoire, chacun à leur manière.

Je les écoutais.

Car ce que j’avais perçu cette nuit-là ne ressemblait à rien de ce qu’ils décrivaient. Ils parlaient de puissance, de royaume, de destin. Moi, je me souvenais d’un homme à genoux, parlant d’une coupe qu’il ne voulait pas boire.

Je suis vieux, désormais. Plus vieux que la plupart des pierres qui m’entourent.

J’ai vu des empires naître et disparaître. J’ai vu des foules se presser sous mes branches, appareil à la main, capturant des fragments d’instant qu’ils emportent avec eux. Certains s’arrêtent, posent la main sur mon tronc, comme pour sentir quelque chose. Je ne sais pas ce qu’ils cherchent. Peut-être une réponse. Peut-être un contact.

Je ne peux leur offrir que ce que j’ai toujours donné : une présence.

Parfois, je me sens fatigué, non pas physiquement, mais d’une lassitude diffuse face à ce cycle incessant de tensions, de conflits, de reconstructions.

Les hommes continuent de se heurter. Ils semblent oublier, puis se souvenir, puis oublier à nouveau.

Je les regarde. Je les accueille. Je ne les juge pas.

Car il y a aussi autre chose.

Ces instants furtifs où un regard s’adoucit, où une main se tend sans raison apparente, où un silence partagé vaut plus que mille paroles. Ces instants sont discrets, presque invisibles. Mais ils existent.

Le vent passe dans mes branches.

Les saisons poursuivent leur danse.

Et moi, je demeure.

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