L’épi

Belles histoires

Qu’une saison est brève.

À peine le temps de naître à la lumière, de sentir la chaleur du jour et la caresse du vent, que déjà l’ombre du terme s’avance.

Au milieu du champ, droit parmi les siens, le maïs pousse en silence. Tous alignés, tous semblables en apparence, ils forment une foule tranquille, une assemblée patiente tournée vers le ciel.

Il sait, lui, que sa vie sera courte.

Il l’a compris très tôt.

Et même si cette pensée l’a d’abord troublé, il a renoncé à s’y attarder. À quoi bon lutter contre ce qui dépasse toute volonté ? Il est des vérités que l’on n’apprivoise qu’en cessant de les combattre.

Il avait pourtant tenté de comprendre.

Il s’était interrogé sur le sens de son existence, sur l’ordre mystérieux qui régit la croissance et la chute, sur cette force invisible qui fait naître, grandir et disparaître toute chose.

Mais ses réflexions s’étaient heurtées à un mur d’inconnu.

Alors, un jour, il avait cessé de chercher.

Non par renoncement amer, mais par une forme d’acceptation lucide : il n’était pas fait pour percer tous les secrets du monde.

Et cela n’avait, au fond, rien de tragique.

Depuis, il fait simplement sa part.

Comme les autres, il puise dans la terre ce qu’elle lui offre, il s’élève vers la lumière, il endure les vents. Il rassemble ses forces pour donner naissance à un épi — peut-être deux, s’il en est capable — et offrir ainsi ce qu’il peut de meilleur.

Car c’est là tout ce qu’il possède.

Son fruit.

Et ce fruit ne lui appartient déjà plus.

Que deviendra-t-il ?

Sera-t-il broyé pour nourrir des bêtes, transformé pour apaiser la faim d’une famille, disposé avec soin pour orner une table, ou bien rendu à la terre afin de donner naissance à d’autres vies ?

Il l’ignore.

Et, à vrai dire, cela ne dépend pas de lui.

Et même si longtemps, cette idée l’avait inquiété.

Aujourd’hui, elle l’apaise.

Car il comprend désormais que sa tâche ne consiste pas à choisir son destin, mais à accomplir ce pour quoi il est fait.

Ni plus.

Ni moins.

Il ne cherchera pas à être autre chose qu’un épi.

Il ne tentera pas d’atteindre ce qui lui est étranger.

Il ne se comparera pas à ce qu’il n’est pas.

À la brièveté de son passage, il répondra par la justesse de son geste.

Offrir, simplement.

Offrir sans savoir.

Offrir sans attendre.

Offrir sans retenir.

Et tandis qu’un douce brise traverse le champ, faisant onduler la multitude comme une mer silencieuse, une pensée tranquille le traverse :

Peut-être que le sens de toute vie ne réside pas dans ce qu’elle devient…
mais dans ce qu’elle donne.

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