La rage du jeune lion

Lorsqu’il estima être devenu assez grand, le jeune lion décida qu’il était temps pour lui de découvrir la vallée.
Jusqu’alors, il avait toujours vécu dans la tanière, seul avec sa mère, et ne s’était jamais aventuré au-delà des rochers qui en marquaient l’entrée.
Chaque fois qu’il l’interrogeait sur le monde extérieur, la lionne lui répondait que la vallée était magnifique et pleine de vie. Elle lui répétait aussi qu’il n’avait rien à craindre : il était son fils, et comme elle, il était fort, puissant, et serait toujours respecté.
Depuis sa plus tendre enfance, le lionceau avait écouté sa mère sans jamais mettre ses paroles en doute. Sa grâce et sa majesté semblaient exclure toute possibilité d’erreur.
D’ailleurs, jusqu’à ce jour, il n’avait jamais manqué de rien.
Il avait toujours trouvé de quoi manger, nourri par le lait maternel puis par la viande que sa mère lui rapportait.
Il n’avait jamais eu à craindre pour sa sécurité non plus, car nul n’avait jamais osé attaquer la tanière de la lionne.
Mais le temps était venu de s’émanciper. Il voulait voir la vallée de ses propres yeux.
Et, comme sa mère l’avait annoncé, il découvrit un lieu splendide, vaste et animé. La vallée regorgeait de créatures étranges qui l’accueillirent avec respect, parfois même avec admiration.
Certaines portaient d’étonnantes parures : des étoffes colorées ou des ornements brillants qu’elles attachaient à leurs flancs ou sur leur dos. D’autres vivaient dans de vastes demeures soigneusement construites.
Le jeune lion fut surpris par la facilité avec laquelle il fut accepté dans cette population qui, pourtant, ne le connaissait pas la veille.
Très vite cependant, il remarqua qu’il était plus grand et plus fort que la plupart d’entre eux.
Dès lors, une idée commença à germer dans son esprit : s’il possédait une telle force, pourquoi ne serait-il pas aussi respecté — sinon davantage — que ces animaux chétifs qui s’étaient proclamés chefs de meute ?
Cette pensée s’insinua peu à peu en lui, jusqu’à devenir une inquiétude.
Et bientôt, une peur.
Il se mit à penser qu’il devait prouver à tous qu’il était le plus fort, afin de ne jamais être considéré comme faible.
Il pensa qu’il devait posséder la plus belle tanière de la vallée pour être certain d’être respecté.
Il pensa qu’il devait porter de somptueuses parures afin de montrer qu’il n’était pas le plus misérable des habitants.
Il pensa même qu’il devait devenir roi.
Et qu’à ce titre, il devait posséder et consommer davantage de nourriture que tous les autres, afin d’être sûr de ne jamais devenir la proie de quelqu’un d’autre.
Confiant dans sa force, il découvrit bientôt combien il lui était facile d’attaquer certains habitants pour s’emparer de leurs biens et inspirer la crainte.
Au début, cela lui sembla presque un jeu.
Et comme il remportait chaque combat, il en conclut que son avantage naturel ferait de lui, tôt ou tard, le maître de toute la vallée.
Peu importaient alors les victimes. Peu importaient les conséquences.
Mais un jour, tandis qu’il traquait une nouvelle proie, il tomba dans une embuscade.
Deux jeunes loups s’étaient alliés pour lui tendre un piège.
Le lion sourit en voyant ses adversaires s’organiser. Était-ce pour se protéger… ou pour se venger ? Il n’en savait rien.
Il savait seulement qu’il lui suffirait de quelques coups de griffes pour se débarrasser d’eux.
Et ce fut effectivement le cas.
Était-ce donc là le prix à payer pour conquérir son trône ? Une résistance aussi dérisoire ?
Cette idée l’encouragea à redoubler d’attaques.
Toujours plus vite. Toujours plus loin.
Et même s’il ne savait plus exactement ce qu’il cherchait à obtenir, il était convaincu d’une chose : il lui en fallait davantage.
Toujours davantage.
Peu à peu, les animaux commencèrent pourtant à se rebeller. Ils devenaient plus nombreux, plus organisés.
Mais aucun ne parvenait à l’arrêter.
Et lorsqu’il devint évident qu’il était l’animal le plus craint — et le plus riche — de la vallée, le lion décida qu’il devait désormais étendre son empire au-delà de ses frontières.
Il deviendrait le roi du pays tout entier.
Sa tanière était désormais la plus somptueuse de la vallée. Pourtant, cela ne lui suffisait pas.
Il voulait être certain qu’elle le resterait pour toujours — pour lui, mais aussi pour ses futurs lionceaux, qui n’auraient pas à lutter comme lui pour conserver leur couronne.
Car les créatures du pays s’organisaient de mieux en mieux.
Elles devenaient plus nombreuses. Plus fortes.
Chaque fois un peu plus.
Les attaques contre lui se multipliaient. Cela devenait parfois fatiguant, parfois dangereux — comme le jour où il lui fallut toute une journée pour vaincre les dix tigres engagés par un riche macaque avide de vengeance.
Pourtant, ce n’était pas tant le danger qui irritait le lion que le temps perdu.
Chaque attaque retardait sa conquête du monde.
Et ce temps perdu ne faisait qu’attiser sa rage.
Or cette rage le rendait plus redoutable encore.
Plus il était attaqué, plus il devenait féroce.
Et plus il devenait féroce, plus il attaquait.
Bien sûr, les blessures s’accumulaient.
Les assauts pouvaient surgir de partout, à n’importe quel moment. Mais sa détermination restait intacte. Il repoussait sans peine les doutes et la culpabilité.
Jusqu’au jour où l’inévitable se produisit.
Un troupeau d’éléphants surgit de nulle part et le força, pour la première fois, à battre en retraite.
Épuisé par le combat, il comprit soudain qu’il ne pourrait plus se défendre longtemps contre toutes les créatures du pays, désormais unies pour se débarrasser de lui.
Alors il s’enfuit.
Et il ne pensa qu’à un seul endroit où se réfugier.
La tanière de sa mère.
C’est là qu’il arriva, tant bien que mal, les ennemis à ses trousses.
Exténué.
Mortellement blessé.
Lorsqu’elle le vit se blottir contre elle, encerclé par les créatures furieuses qui accouraient pour l’abattre, la lionne s’interposa sans hésiter.
Elle reçut mille coups de griffes et mille morsures.
Mais elle ne céda pas.
Finalement, les assaillants se lassèrent d’attaquer le fils sans pouvoir atteindre autre chose que la mère.
À la tombée de la nuit, tous se retirèrent.
Dans la tanière restèrent deux lions gisant dans leur sang.
Lorsque le jeune lion reprit conscience, il vit sa mère agoniser à ses côtés.
La honte et le remords l’envahirent.
« Je donnerai mon royaume à celui qui pourra te sauver », murmura-t-il.
La lionne eut un faible sourire.
« Quel royaume ? Celui qui est venu se venger aujourd’hui ? Ne vois-tu pas que tu ne possèdes rien de plus que ce que je t’ai toujours offert, mon fils ? »
Le lion baissa la tête.
« Alors je me vengerai de ce qu’ils t’ont fait. »
La lionne soupira.
« Mon pauvre enfant… Même revenu ici, dans cet état, tu n’as toujours pas compris.
Chaque attaque que tu lançais semait la colère et la haine dans le cœur de tes ennemis.
Chaque coup que tu portais finissait par se retourner contre toi.
Chaque attaque que tu faisais… c’était, en réalité, contre toi-même que tu luttais. »
Le lion murmura :
« Mais je déteste ces créatures. Je déteste ce monde… et il me déteste tout autant. Comment pourrais-je faire autrement ? »
La lionne répondit doucement :
« Commence par t’aimer toi-même.
Le monde ne te respectera jamais davantage que tu ne te respectes toi-même.
Et tu n’as pas besoin de l’attaquer pour lui imposer le respect. »
Le lion ferma les yeux.
« Comment pourrais-je m’aimer après tout ce que j’ai fait ? »
La lionne répondit :
« Pardonne-toi d’avoir fait fausse route.
Tu étais dans l’erreur… et tu ne savais pas ce que tu faisais. »
Le lion secoua la tête.
« Ce serait bien arrogant de leur demander pardon simplement parce que je me suis pardonné moi-même. Leur colère ne disparaîtra pas ainsi. »
Alors la lionne murmura ses derniers mots :
« Dans ce cas… pardonne-leur.
Car eux non plus ne savent plus vraiment ce qu’ils font. »



