Le monstre dans le placard

Fables modernes

La lampe de chevet diffusait une lumière douce, tirant légèrement vers le doré, comme si elle hésitait encore à céder la place à la nuit. Dans la chambre, les ombres avaient commencé leur lente progression, s’étendant sur les murs avec une régularité étrange. Téo, allongé sous sa couverture, fixait le plafond sans réellement le voir. Il connaissait chaque détail, chaque petite imperfection de la peinture. Pourtant, ce soir-là, tout semblait différent.

Il avait six ans — ou peut-être sept, si l’on décidait d’arrondir les demi-années — et il se trouvait à cet âge fragile où l’imaginaire ne se contente pas d’embellir le monde : il s’y installe, il s’y mélange, il s’y confond.

Sa mère avait quitté la chambre quelques minutes plus tôt, après avoir déposé un baiser sur son front et murmuré les mots habituels :

— Dors bien, mon chéri.

Il avait répondu d’un signe de tête, comme toujours. Pourtant, à peine la porte refermée, quelque chose avait changé. Un silence plus dense s’était installé, comme si la pièce retenait son souffle.

Téo tourna la tête vers le placard.

La porte était fermée. Elle l’était toujours. Mais ce soir-là, elle ne ressemblait plus à une simple porte. Elle paraissait immobile d’une manière inhabituelle, comme si elle attendait quelque chose.

Il tenta de détourner les yeux, mais son regard revenait sans cesse s’y poser. Une pensée, d’abord floue, se forma en lui, comme une trace légère qui refuse de disparaître.

Et si quelque chose se trouvait derrière ?

Il serra les draps entre ses doigts.

Ce n’était qu’une idée. Une simple possibilité. Pourtant, elle grandissait, s’installait lentement.

Il imagina une présence. Pas encore un monstre, non. Plutôt une forme indistincte, cachée dans l’obscurité du placard. Immobile. Patiente.

Téo déglutit.

Il savait que c’était impossible. Les placards étaient faits pour ranger des vêtements, des jouets oubliés, des boîtes pleines de souvenirs. Pas pour abriter des créatures.

Mais savoir ne suffisait pas.

La poignée du placard reflétait la lumière de la lampe. Une lueur discrète. Téo crut voir un mouvement. Un très léger déplacement. Peut-être une illusion.

Son cœur accéléra.

— Ce n’est rien, murmura-t-il.

Sa voix était si basse qu’elle s’éteignit aussitôt.

Il se redressa légèrement, tendant l’oreille. Le silence était toujours là. Pourtant, il avait changé. Il semblait chargé d’une présence invisible.

Un bruit. Ou bien l’écho de son propre souffle.

Téo retint sa respiration.

Le placard restait fermé.

Mais l’idée persistait.

Elle ne s’imposait pas avec force. Elle revenait, doucement, encore et encore.

Il tira la couverture jusqu’à son menton. Ses yeux ne quittaient plus la porte.

Peut-être que le monstre — car maintenant, c’en était un — attendait qu’il ferme les yeux. Peut-être qu’il sortirait seulement à ce moment-là. Peut-être qu’il s’approcherait du lit, lentement, sans faire de bruit.

Il imagina des pas silencieux.

Un souffle.

Une main.

Téo cligna des yeux, comme pour chasser ces images. Mais elles revenaient, plus précises, plus insistantes.

Le monstre avait désormais une forme. Ou plutôt plusieurs. Il changeait. Parfois grand, parfois courbé, parfois à peine visible. Il se composait de tout ce que Téo ne connaissait pas.

Et c’était cela qui le rendait terrifiant.

Il se redressa brusquement.

— Maman ?

Aucune réponse.

Il hésita. Appeler encore ? Non. Il ne voulait pas passer pour un bébé. Les grands ne comprenaient pas toujours.

Il regarda autour de lui. Sa chambre, pourtant familière, lui semblait différente. Les jouets posés sur l’étagère projetaient des ombres déformées. Une peluche ressemblait soudain à une tête penchée.

Tout semblait se transformer.

Son regard revint au placard.

Et si la porte s’ouvrait ?

Il imagina le grincement. Lent. Insupportable.

Son cœur battait désormais si fort qu’il en avait mal.

— Ce n’est pas réel, répéta-t-il.

Mais les mots ne suffisaient plus.

Une nouvelle idée surgit.

Et si le monstre n’était pas dans le placard ?

Téo sentit un frisson parcourir son dos.

Lentement, avec une prudence extrême, il baissa les yeux vers le bord du lit.

Le vide sous le matelas s’étendait comme une ouverture sombre. Un espace inaccessible. Un territoire inconnu.

Son souffle se coupa.

Bien sûr.

Le monstre n’avait aucune raison de rester enfermé. Il pouvait se déplacer. Il pouvait choisir son endroit.

Et sous le lit… c’était parfait.

Téo ramena précipitamment ses pieds contre lui. Il se recroquevilla, comme pour se protéger.

Son imagination s’emballa.

Il voyait des doigts — longs, maigres — s’accrocher au sommier. Il entendait presque le frottement d’une peau contre le bois. Il sentait une présence, tout près.

Il n’osait plus bouger.

La peur avait changé de nature.

Ce n’était plus une inquiétude. Ni même une simple crainte.

C’était une certitude.

Le monstre était là.

Quelque part.

Et il attendait.

Téo sentit les larmes monter. Il les retint d’abord, par habitude, puis elles finirent par couler, silencieuses, glissant sur ses joues.

— Maman…

Sa voix tremblait.

Toujours aucune réponse.

Le silence semblait plus lourd, comme s’il absorbait tout.

La panique s’installa.

Elle ne demanda pas la permission. Elle envahit chaque recoin de son esprit.

Téo se mit à respirer plus vite. Trop vite.

— Il est là… il est là…

Les mots sortaient malgré lui, en fragments désordonnés.

Il tenta de se raisonner, mais chaque tentative échouait. La logique ne tenait plus.

Le monstre était désormais partout.

Dans le placard. Sous le lit. Derrière lui. Peut-être même dans les murs.

Il n’y avait plus d’endroit sûr.

Son corps réagit avant même qu’il ne comprenne. Il se mit à trembler. Ses mains devinrent moites. Son cœur battait à tout rompre.

— Maman !

Cette fois, le cri déchira le silence.

Il y eut un bruit dans le couloir. Des pas rapides.

La porte s’ouvrit.

La lumière du couloir entra dans la chambre, dissipant une partie des ombres. Une silhouette apparut.

— Téo ?

Sa mère.

Elle s’approcha immédiatement, mais quelque chose dans sa démarche trahissait une fatigue ancienne — pas celle du soir, plutôt celle qu’on porte depuis longtemps sans savoir où la poser.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Téo ne répondit pas tout de suite. Il pointa le placard, puis le dessous du lit, incapable de former une phrase.

— Il… il… il est là…

Sa mère s’assit sur le bord du lit, posant une main sur son épaule.

— Qui ?

— Le monstre…

Elle se leva sans un mot. Elle ouvrit le placard.

Des vêtements. Des chaussures. Rien d’autre.

Elle se pencha pour regarder sous le lit, tenant la position un instant de trop — comme si elle aussi cherchait quelque chose qu’elle savait ne pas trouver.

— Tu vois ? Il n’y a rien.

Téo secoua la tête.

— Il peut revenir…

Sa mère referma doucement le placard et revint s’asseoir sur le lit.

— Il est très grand ? demanda-t-elle.

Téo la regarda, surpris par la question.

— Oui… enfin… il change.

— Il change ?

— Des fois il est grand. Des fois on le voit pas bien.

Sa mère hocha la tête lentement, comme si elle réfléchissait.

— Et il est là depuis longtemps ?

— Ce soir. Mais… je crois qu’il attendait.

— Il attendait quoi ?

Téo hésita.

— Que tu partes.

Sa mère ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la porte du placard, fermée, immobile.

— Tu sais ce qui est bizarre ? dit-elle enfin. Quand j’étais là, tu n’avais pas peur.

— Parce qu’il se cache.

— Peut-être.

Elle marqua une pause.

— Ou peut-être que c’est toi qui changeais quelque chose.

Téo secoua la tête fermement.

— Non. Il était là. Il est encore là.

Sa mère ne chercha pas à le contredire.

— Qu’est-ce que tu ressentais, juste avant d’avoir peur ?

Téo réfléchit.

— Rien. Et après… j’arrêtais plus d’y penser.

— Et plus tu y pensais…

— Plus il devenait vrai, compléta Téo malgré lui.

Il s’arrêta, comme s’il venait de dire quelque chose qu’il n’avait pas prévu.

Sa mère ne sourit pas. Elle attendit simplement.

— Mais il est vrai, insista Téo, moins fort. Je l’ai vu.

— Je te crois.

— Tu le crois vraiment ?

— Je crois que tu l’as vu. Oui.

— Tu sais, dit-elle calmement, ce que tu ressens est très réel. Mais ça ne veut pas dire que ce que tu imagines existe. Téo la regarda, les yeux encore humides.

— Mais… j’ai peur…

— Je sais. La peur, elle, est vraiment là.

Elle marqua une pause, cherchant ses mots — ceux qu’on trouve pour un enfant. Elle préféra s’abstenir de lui expliquer qu’il est parfois plus simple d’avoir peur de quelque chose qu’on imagine, que d’essayer de comprendre ce qu’on ne voit pas.

— Parfois, on a peur de choses qui ne sont pas là. Mais on s’y attache quand même. On les garde, parce qu’on les connaît.

Téo fronça les sourcils, essayant de comprendre.

— Comme… mon doudou abîmé ?

Sa mère sourit doucement.

— Un peu comme ça, oui.

Un silence s’installa. Différent cette fois. Plus léger.

— Tu peux rester un peu ? demanda-t-il.

— Bien sûr.

Elle s’allongea à côté de lui et éteignit la lampe. Dans le noir, elle resta les yeux ouverts quelques secondes, le regard fixé sur rien en particulier.

Puis elle les ferma.

La respiration de Téo se régularisa peu à peu.

Les ombres étaient toujours là. Mais elles ne semblaient plus menaçantes. Ou peut-être qu’elles l’étaient encore, discrètes, patientes — simplement devenues familières, comme les choses qu’on finit par garder sans savoir pourquoi.

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