La pièce aux miroirs

La première fois que Nadia entra dans la pièce, elle ne remarqua pas les miroirs.
Elle avait loué l’appartement en urgence, après la séparation, portant encore sur les épaules le poids d’une conversation qui avait duré de longues heures et s’était terminée par un silence plus lourd que n’importe quel mot. Deux valises, Sable, son chat roux, et la certitude provisoire qu’elle recommencerait à zéro. La pièce était petite, orientée à l’est, avec un parquet qui craquait sous les pas comme pour annoncer chaque présence. Les miroirs, elle les vit le soir, lorsque la lumière déclina et que les reflets s’allumèrent d’eux-mêmes, semblait-il, nourris par les lampadaires de la rue.
Il y en avait sept. Pas disposés avec intention ni symétrie, plutôt oubliés là, appuyés contre les murs avec négligence, comme ces choses dont personne ne veut mais que personne ne jette. Certains étaient anciens, avec des taches légèrement opaques qui brouillaient les bords ; d’autres semblaient récents, clairs comme de l’eau. Ensemble, ils multipliaient l’espace, créaient des perspectives qui n’existaient pas, allongeaient les angles et renvoyaient des images de Nadia, que Nadia ne reconnaissait pas toujours.
Elle décida de les garder.
Son voisin du dessus s’appelait Thomas. Elle l’apprit le troisième jour, lorsqu’il frappa à sa porte pour lui apporter un colis livré par erreur chez lui. Il était grand, les cheveux coupés court, avec des mains d’artisan et un regard qui pesait les choses avant de les dire. Il resta sur le seuil, le colis tendu, et observa brièvement l’intérieur de l’appartement.
— Vous avez conservé les miroirs, dit-il.
Ce n’était pas une question.
— Ils sont à vous ?
— Non. À la locataire d’avant. Elle est partie en laissant beaucoup de choses.
Nadia attendit qu’il précise, mais il ne précisa pas. Il repartit dans l’escalier avec la légèreté de quelqu’un qui n’a pas l’habitude de s’attarder.
Cette nuit-là, elle s’examina longuement dans le plus grand miroir, celui au cadre doré dont la dorure s’écaillait sur la droite. Elle cherchait quelque chose de précis sans pouvoir le nommer — une fissure peut-être, une preuve que ce que Marcus lui avait dit pendant ces six heures terribles était inscrit quelque part sur son visage. Il lui avait dit qu’elle était difficile à aimer. Qu’elle prenait trop de place. Qu’elle interprétait tout à travers le filtre de ses propres peurs, transformant les faits en accusations.
Elle inclina la tête. Le miroir l’inclina en retour, fidèle et neutre.
Difficile à aimer. Elle murmura les mots pour voir s’ils déclenchaient quelque chose. Sa gorge se serra légèrement. Elle nota cette réaction avec la rigueur d’une botaniste observant une plante rare.
Thomas frappa à nouveau le mercredi suivant. Cette fois sans prétexte, ou du moins sans en formuler un. Il tenait deux tasses de café et demanda si elle avait le temps. Elle dit oui parce qu’elle avait tout le temps du monde et que le silence de l’appartement commençait à prendre une forme trop précise.
Ils s’assirent sur le parquet — il n’y avait qu’une chaise et elle chez Nadia — et burent le café en regardant les miroirs. Sable s’installa entre eux, indifférent.
— Elle s’appelait Élodie, dit Thomas au bout d’un moment. La locataire d’avant.
— Pourquoi est-elle partie ?
— Elle a dit qu’elle ne supportait plus de se voir autant. Elle avait l’impression que les miroirs la jugeaient.
Nadia réfléchit à cela.
— Ce sont des objets inanimés, dit-elle enfin.
— C’est ce que je lui ai dit. Elle a répondu que les objets inanimés sont les pires juges, justement parce qu’ils ne font que refléter.
Il y avait dans cette réponse une logique que Nadia ne souhaitait pas examiner trop vite. Elle changea de sujet. Thomas la laissa faire.
Les semaines qui suivirent dessinèrent une habitude. Le café du mercredi devint une constante, puis les mercredis débordèrent sur les lundis et les vendredis. Thomas peignait — des tableaux abstraits qu’il ne montrait jamais mais dont les effluves de térébenthine descendaient parfois jusqu’à l’appartement de Nadia comme une signature olfactive. Il parlait peu, mais ce qu’il disait avait du poids. Nadia, à l’inverse, parlait beaucoup et rectifiait ses propres phrases en milieu d’élan, avec la nervosité de quelqu’un habitué à être contredit.
Un soir, alors qu’ils débattaient d’un film qu’ils avaient vu séparément, Thomas l’interrompit doucement.
— Tu recommences, dit-il.
— Quoi donc ?
— Tu défends un avis, et puis tu l’abandonnes dès que tu sens que je ne suis pas d’accord. Avant même que je dise quelque chose.
Elle voulut répondre que ce n’était pas vrai. Les mots montèrent, formèrent une phrase défensive bien construite, et s’arrêtèrent là, à mi-chemin entre sa pensée et sa bouche. Elle se tourna malgré elle vers le miroir le plus proche. Son reflet lui fit face, sans complaisance particulière.
— Peut-être, dit-elle finalement.
Ce peut-être lui coûta davantage qu’elle ne l’aurait cru.
Il y avait une femme dans la rue en dessous — Nadia l’observait parfois depuis la fenêtre — qui vendait des fleurs les mardis et les samedis. Elle était ancienne, dans le sens où elle portait ses années avec une économie de gestes que seul le temps enseigne. Un mardi matin, Nadia descendit lui acheter des tulipes jaunes sans autre raison que l’envie de couleur.
La femme s’appelait Irène. Elle lui rendit la monnaie en la regardant avec une attention dérangeante.
— Vous habitez là-haut, dit-elle en désignant la fenêtre du troisième.
— Depuis deux mois.
— Vous avez pris les miroirs d’Élodie.
Nadia s’arrêta.
— Comment savez-vous ?
— Parce qu’elle est venue acheter des fleurs le jour où elle est partie. Elle m’a dit qu’elle laissait les miroirs parce qu’elle ne pouvait pas les emporter et ne voulait pas les jeter. Elle voulait que quelqu’un d’autre les trouve.
— Pourquoi ?
Irène haussa les épaules avec élégance. Les pourquoi méritent rarement une réponse complète.
— Elle pensait que les miroirs choisissent leurs habitants, dit-elle simplement. Que certaines personnes en ont besoin et d’autres pas.
Nadia rentra avec ses tulipes et les posa devant le grand miroir doré. Dans le reflet, les fleurs paraissaient plus lumineuses qu’en réalité.
Ce fut un jeudi que Marcus lui écrivit. Un message court, mesuré, avec une politesse chirurgicale qui laisse deviner qu’on a préparé ses mots. Il disait qu’il espérait qu’elle allait bien, que la séparation avait été difficile pour lui aussi, et que si elle avait encore des reproches à formuler il préférait qu’ils en parlent comme des adultes.
Nadia lut le message deux fois. Puis elle le posa sur la table et s’approcha du miroir le plus petit, celui ovale, au cadre en bois sombre, qu’elle avait finalement accroché au-dessus du bureau.
Elle attendit de ressentir quelque chose. La colère, peut-être, ou cette tristesse familière qui s’installait généralement dans sa poitrine chaque fois qu’elle pensait à Marcus.
Rien ne vint.
Elle inclina légèrement la tête. Son reflet fit de même, patient.
Elle pensa aux mots qu’il avait utilisés : difficile à aimer. Elle les retourna dans son esprit comme on retourne un objet pour en examiner chaque face. Elle chercha l’endroit où ils s’accrochaient, où ils trouvaient matière à se fixer. Et pour la première fois depuis des mois, elle constata qu’ils glissaient, qu’ils ne trouvaient plus de prise.
Ce n’était pas de l’indifférence. C’était autre chose, quelque chose de plus solide et de moins bruyant.
Elle ne répondit pas au message ce soir-là.
Thomas vit les tulipes devant le miroir et ne fit aucun commentaire. C’était une des choses que Nadia appréciait chez lui : il remarquait tout et ne commentait que ce qui méritait de l’être. Ils mangèrent des pâtes sur le parquet, Sable couché en travers des jambes de Thomas. Les chats ont cette désinvolture de décider arbitrairement de leurs affections.
— Tu peins quoi en ce moment ? demanda Nadia.
— Des surfaces. Des espaces qui pourraient contenir quelque chose ou ne contenir rien. Je n’ai pas encore décidé.
— Comment tu sais quand un tableau est terminé ?
Il réfléchit longuement.
— Quand j’arrête de lui demander d’être autre chose que ce qu’il est.
Nadia regarda ses pâtes. Elle pensa à Marcus, à Élodie qu’elle n’avait jamais rencontrée, à Irène et ses fleurs, aux sept miroirs qui peuplaient son appartement depuis deux mois et demi.
— Il y a une locataire qui vivait ici avant moi, dit-elle. Elle ne supportait pas de se voir autant.
— Je sais. Je te l’ai dit.
— Je pensais comprendre pourquoi. Mais maintenant je crois que c’est l’inverse qui me pose problème.
Thomas leva les yeux.
— L’inverse ?
— Ne pas se voir assez. Pendant longtemps, je regardais les miroirs en cherchant ce que les autres voyaient quand ils me regardaient. Je modifiais ce que je voyais en fonction de ça.
Il y eut un silence. Sable bâilla ostensiblement.
— Et maintenant ? dit Thomas.
Nadia regarda le grand miroir doré, là-bas contre le mur, avec sa dorure écaillée sur la droite et les tulipes jaunes posées devant lui.
— Maintenant je cherche autre chose, dit-elle. Je ne sais pas encore quoi exactement.
Thomas hocha la tête avec lenteur. C’était une réponse suffisante.
Irène n’était pas à son poste le samedi suivant. Ni le mardi d’après. Nadia attendit plusieurs semaines avant d’accepter qu’elle ne reviendrait probablement pas. Il n’y avait rien d’extraordinaire à cela : les vendeurs de fleurs disparaissent, les locataires changent, les conversations importantes surgissent de nulle part et n’ont pas besoin de suite pour avoir eu lieu.
Elle ne répondit jamais au message de Marcus. Non par rancœur ni par calcul, mais parce que, chaque fois qu’elle relisait ses mots, elle réalisait qu’il ne s’adressait pas vraiment à elle. Il s’adressait à une version d’elle qu’il avait lui-même construite, patiente et coupable, prête à confirmer ce qu’il avait besoin de croire.
Un dimanche matin de novembre, elle déplaça le grand miroir doré pour la première fois. Elle le déplaça de deux mètres vers la fenêtre, là où la lumière de l’est l’atteignait directement dès le lever du soleil.
Elle hésita avant de le poser tout à fait droit. Pendant quelques secondes, elle le laissa légèrement incliné, comme si elle attendait que quelque chose se produise — une résistance, un signe, n’importe quoi qui viendrait confirmer que ce geste avait un sens particulier.
Rien ne vint.
Elle redressa finalement le miroir avec un mouvement plus brusque qu’elle ne l’aurait voulu.
Debout devant lui, dans la clarté blanche et froide de l’automne, elle regarda son reflet comme on regarde un étranger avec qui l’on commence à s’entendre. Elle nota la position de ses épaules, la manière dont son regard ne fuyait plus immédiatement. Elle resta là, plus longtemps que nécessaire, attentive à ne rien manquer.
Puis, presque malgré elle, elle ajusta une mèche de cheveux derrière son oreille. Le geste était infime, automatique. Et pourtant elle s’immobilisa aussitôt après, comme prise sur le fait.
Elle observa son reflet avec une attention nouvelle, plus aiguë. Cherchait-elle encore à corriger quelque chose ? Ou simplement à voir plus clairement ?
La question resta suspendue, sans réponse immédiate.
Sable sauta sur le rebord de la fenêtre et observa la scène de loin, avec cet air des chats qui jugent tout sans en avoir vraiment l’air.
Dans le miroir, un instant, Nadia eut l’impression que son reflet avait tardé à reproduire son dernier mouvement.
Elle cligna des yeux.
Tout était à sa place.



