La plage et le parc d’attractions

Belles histoires

Imagine toi sur une plage baignée de soleil.

L’océan est calme. Aucun nuage ne trouble le ciel.
Tu inspires profondément pour sentir l’odeur salée de l’iode et tu enfonces tes orteils dans le sable chaud, savourant la douce sensation de ce sol mouvant sous tes pieds.

Au loin, tu entends les rires des enfants — les tiens peut-être, ou ceux des autres. Pourtant, ces éclats de joie ne parviennent pas à couvrir le murmure apaisant des vagues et leur lent ressac.

Une brise légère tempère la chaleur du soleil. Et lorsque celle-ci devient trop intense, tu plonges dans l’eau pour te rafraîchir, ou simplement pour goûter la légère amertume du sel qui reste sur tes lèvres.

À perte de vue, il n’y a rien d’autre que la mer et l’horizon, où le bleu du ciel se confond avec celui de l’océan.
Tu t’amuses parfois à scruter cette ligne lointaine, comme si tu pouvais apercevoir l’autre continent…
Ou peut-être, simplement, la silhouette d’un bateau.

Ce petit coin de paradis est le tien.

Un instant de paix arraché à une longue année de labeur.
Un moment suspendu, simple et précieux.

Accéder à cet endroit ne coûte rien.
Et pourtant, pour toi, il n’a pas de prix.

Car tu ne l’échangerais contre tout l’or du monde.

L’année suivante, tu reviens sur cette plage.

Mais quelque chose a changé.

Un gigantesque parc d’attractions s’est installé là où s’étendait autrefois l’immense étendue de sable.

Tu te dis que ce n’est peut-être pas si grave. Après tout, cela doit être provisoire. Alors, par curiosité, tu décides d’aller voir.

Il y a foule.

Des gens venus de partout se pressent pour profiter des manèges. Chaque attraction possède sa propre musique, son propre tumulte. Mais toutes se mêlent dans un brouhaha continu où se confondent cris, rires et appels des forains.

Des lumières clignotent dans toutes les directions pour attirer le regard.

Mais c’est inutile.

Tes enfants ont déjà repéré la baraque à barbe à papa. Ils tirent sur ta manche et te pressent d’aller rejoindre la longue file de parents qui attendent, résignés, de satisfaire les désirs de leurs marmots.

Très vite, tu comprends une règle essentielle de ce parc d’attractions : ici, tout a un prix.

Cinq euros la partie de tir à la carabine.
Dix euros les trois.

Peu à peu, tu te surprends à faire des calculs : combien te reste-t-il ? Combien d’attractions peux-tu encore te permettre ? Combien de temps pourras-tu encore contenir l’impatience de ta progéniture devenue incontrôlable ?

Tu réalises alors le revers de la médaille.

Car pour quelques instants de distraction dans ce lieu pourtant si ludique, il faut sacrifier beaucoup : de l’argent, de la patience… et surtout la tranquillité.

Au milieu de ce vacarme étourdissant, un souvenir te revient soudain.

Ici même, autrefois, se trouvait ton sanctuaire de calme.
Ton royaume de bonheur.

La plage n’a pourtant pas disparu. Elle est toujours là.

Et pourtant, même en tendant l’oreille avec toute ton attention, tu es désormais incapable d’entendre le bruit des vagues qui te manque tant.

Recouvert par le tumulte des foules et le mélange des musiques, leur murmure est toujours présent… mais tu ne l’entends plus.

Comment cela est-il arrivé ?

Tu n’en as plus la moindre idée.

Une chose, en revanche, te semble certaine : quelque chose t’a été arraché. Une injustice t’a séparé de ton paradis.

Peut-être pour toujours.

Dans tes moments de doute, une pensée plus troublante encore te traverse l’esprit :
et si cette plage n’avait jamais existé ailleurs que dans ton imagination ?

Alors, au lieu de te souvenir de sa douceur, tu te mets à chercher des preuves de son existence.

Quand tu en parles autour de toi, les réactions sont variées.

Certains rient.

D’autres tentent de te convaincre de rejoindre leurs croyances.

Certains te méprisent. D’autres acceptent de débattre longuement de l’éventuelle réalité de cette plage.

Et parfois, quelques-uns t’encouragent même à tout détruire pour la retrouver.

Mais au fond de toi, tu sens bien qu’il y a quelque chose qui t’échappe dans ce parc d’attractions.

Quelque chose d’essentiel.

Et puisque tu n’es pas encore prêt à reconnaître que c’est toi-même qui as oublié l’existence de cette plage, tu en viens naturellement à accuser le parc lui-même.

Ses manèges.
Ses forains.
Ses visiteurs.

Bref : les autres.

Pourtant, il arrive parfois qu’un miracle se produise.

Une simple coupure de courant.

Les lumières s’éteignent.
Les musiques s’arrêtent.
La foule se tait.

Un instant.

Le silence revient.

Enfin… pas tout à fait.

Car si tu prêtes vraiment attention, tu peux percevoir, au loin, le murmure discret des vagues.

Une fois encore.

À cet instant précis, tu comprends.

Tu n’as jamais quitté cette plage.

Bienvenue chez toi.

Tu étais attendu.

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