La loterie des bananes

Le jeune chimpanzé brûlait d’impatience de découvrir le monde.
Depuis toujours, les membres de sa famille et les habitants de son village lui racontaient des histoires extraordinaires à propos des terres lointaines : des arbres immenses, des cités foisonnantes, des peuples aux coutumes étranges. À force de les entendre, il n’avait plus qu’un seul désir : grandir assez pour obtenir l’autorisation de partir explorer cet univers qui semblait si vaste et si fascinant.
Un jour, enfin, ce moment arriva.
Le jeune singe quitta les siens, le cœur léger et l’esprit rempli de promesses, prêt à vivre une grande aventure.
Après plusieurs jours de marche à travers la forêt, il découvrit une ville immense, nichée au cœur de la canopée. Des milliers de chimpanzés y vivaient ensemble, formant une communauté comme il n’en avait jamais imaginé.
Tout y paraissait plus grand, plus beau, plus éclatant qu’ailleurs. Les arbres s’élevaient plus haut vers le ciel, les cabanes semblaient plus solides, les ornements étincelaient au soleil.
Mais ce qui surprit le plus le jeune voyageur fut l’agitation qui régnait dans la cité. Les singes couraient dans tous les sens, discutaient avec animation et semblaient animés d’une excitation particulière.
Intrigué, il s’approcha d’un chimpanzé qui lui paraissait aimable.
« Dis-moi, cette agitation est-elle habituelle ? »
L’autre singe le regarda un instant, puis répondit avec un sourire :
« Toi, tu es un étranger. Cela se voit immédiatement. N’as-tu jamais entendu parler de la loterie des bananes, là d’où tu viens ? »
Le jeune chimpanzé chercha dans sa mémoire, mais aucun souvenir d’un tel événement ne lui revint.
« Chaque vendredi soir, tous les habitants de la ville peuvent tenter leur chance. Pour participer, il suffit de miser deux de ses propres bananes. Et parfois… quelqu’un gagne des millions de bananes d’un seul coup. »
Des millions de bananes…
Le jeune singe resta silencieux. Une telle quantité lui était impossible à imaginer, d’autant qu’il ne savait pas compter. Pourtant, l’idée lui semblait impressionnante.
Il avait surtout envie de participer pour partager la fête qui semblait embraser toute la ville.
Mais un problème se posa aussitôt : jamais il n’avait songé à conserver des bananes dans son baluchon. Dans son village, les arbres lui en avaient toujours offert chaque fois qu’il avait eu faim.
Il n’avait donc pas deux bananes sur lui.
« C’est toi qui vois », répondit l’autre singe avec un haussement d’épaules. « Mais imagine un peu : posséder plus de bananes que tu ne pourrais en manger durant toute ta vie… et même durant celle de tes enfants et de leurs enfants. »
Le jeune singe fronça les sourcils.
« Pourquoi aurais-je besoin de tant de bananes, puisque je n’en ai jamais manqué jusqu’à présent ? »
L’autre singe soupira, comme s’il devait expliquer une évidence.
« Avec autant de bananes, tu pourrais t’approprier les plus beaux atours de la ville, habiter les cabanes les plus prestigieuses. Toutes les plus belles femelles voudraient être à tes côtés. Et tu pourrais même payer d’autres singes pour qu’ils t’apportent encore plus de bananes. »
Le jeune chimpanzé pencha la tête.
« Donner des bananes à d’autres singes pour qu’ils m’en rapportent davantage… cela ne me semble pas très utile. »
« Tu ne comprends pas », reprit l’autre avec impatience. « Le singe qui possède le plus de bananes devient l’un des plus puissants de la ville. Tout le monde le respecte. Personne n’oserait lui chercher querelle. »
Le jeune voyageur resta pensif.
« Je ne savais pas non plus que j’avais besoin d’être respecté… »
À ces mots, l’autre singe leva les yeux au ciel. Exaspéré par tant de naïveté, il décida qu’il avait mieux à faire que d’expliquer l’importance de la loterie des bananes à un esprit aussi simple. Il tourna les talons avec agacement.
Le jeune chimpanzé comprit aussitôt qu’il avait vexé le premier citoyen de la ville qu’il rencontrait. Craignant d’avoir commis une maladresse, il se hâta de le rattraper.
« Attends ! Je veux bien participer… Mais je n’ai pas deux bananes sur moi. »
Le singe s’arrêta et se retourna.
« Si ce n’est que cela, je peux te les prêter. Mais tu devras me les rendre avant vendredi prochain, avec une banane supplémentaire pour le dédommagement. »
Le jeune singe se souvint qu’il valait mieux ne pas réfléchir trop longtemps pour ne pas contrarier son interlocuteur.
« Dans ce cas, j’accepte ta proposition. C’est très généreux de ta part. »
L’affaire fut rapidement conclue.
Avant de partir, le jeune chimpanzé posa encore une question :
« Si jamais je gagne… comment vais-je faire pour stocker toutes ces bananes ? »
L’autre singe sourit.
« Rien de plus simple. Traverse la vallée et rends-toi chez une autre espèce de singes : les homo sapiens. On raconte qu’ils possèdent de grands coffres que l’on n’a jamais besoin d’ouvrir. Là-bas, ils échangent tes bananes contre de petits morceaux de papier rectangulaires… qui ont exactement la valeur que tu leur donnes »



