L’œuvre d’art

Belles histoires

Lorsque l’œuvre fut enfin présentée au public, son créateur choisit de demeurer à ses côtés.

Il la regardait comme l’aboutissement d’une vie entière. Pendant des années, il en avait repris les lignes, affiné les couleurs, corrigé les ombres et repris les moindres détails. Cherchant inlassablement à se rapprocher de la perfection.

Le premier visiteur fut un homme d’affaires.

Le peintre s’adressa à lui :

« Monsieur, pourriez-vous me dire ce que vous pensez de ma peinture ? »

L’homme l’observa avec attention.

« C’est une œuvre intéressante, sans aucun doute. Toutefois, certains éléments mériteraient d’être retravaillés. Si vous me la confiiez, je modifierais quelques détails afin d’en augmenter la valeur. Avec les bons ajustements, elle pourrait être revendue à un excellent prix. »

Peu après, un révolutionnaire s’arrêta devant la toile.

« Ce tableau dénonce clairement de nombreuses injustices. On devrait l’exposer dans les universités. Les étudiants y verraient une invitation à défendre la liberté intellectuelle et à transformer les valeurs de ce monde. »

Vint ensuite un prêtre.

Après un long silence, il déclara :

« Je n’y vois qu’une seule chose : la faiblesse de l’homme face à la tentation. »

Un cambrioleur passa à son tour.

Il regarda la peinture, puis demanda avec un léger sourire :

« C’est très réussi… Dites-moi, y a-t-il quelqu’un pour la surveiller la nuit ? »

Un homme révolté s’approcha ensuite.

« Ce n’est pas normal d’imposer une chose pareille aux gens ! Vous avez conscience du trouble que vous provoquez ? »

Un marchand, plus pragmatique, examina la toile.

« Si les matériaux et le temps de travail ne vous ont pas coûté trop cher, cela pourrait devenir une bonne affaire… à condition que sa valeur augmente. »

Un banquier prit la parole à son tour.

« Placé dans un coffre-fort, ce tableau constituerait un excellent investissement. Vous pourriez le revendre lorsque les années auront fait monter sa cote. »

Un scientifique s’avança, intrigué.

« J’aimerais analyser la composition de ces pigments au microscope électronique. Cela pourrait être très instructif. »

Puis un homme politique donna son avis.

« À première vue, cette œuvre semble soulever des problématiques complexes liées aux dynamiques économiques et aux déséquilibres des marchés financiers. Toutefois, je tiens à le préciser : ce type d’interprétation ne doit en aucun cas servir les intérêts de l’extrême droite. »

Un philosophe contempla longuement le tableau avant de murmurer :

« La véritable question est peut-être de savoir si c’est nous qui regardons ce tableau… ou si c’est lui qui nous regarde. »

Enfin, le dernier visiteur fut invité à donner son avis.

C’était un enfant.

Il observa la peinture pendant un moment, puis répondit simplement :

« Monsieur, je ne comprends pas ce tableau. Alors je vais me contenter de l’admirer tel qu’il est. »

Lorsqu’il n’y eut plus personne à interroger, le peintre quitta la salle d’exposition. La soirée commençait à tomber.

Il rentra chez lui, le cœur léger, heureux d’avoir entendu tant de regards différents sur son œuvre.

Car, au fond, il n’avait cherché qu’une chose.

Peindre le monde.

Retour en haut