Eleuthérophobie

Belles histoires

La cellule n’avait pas changé.

C’était peut-être ce qui le troublait le plus. À quelques jours de sa libération, rien ne semblait différent. Les murs conservaient leur teinte incertaine entre le gris et le beige, marquée par les années et les silences. La petite fenêtre, trop haute pour offrir une vue complète, laissait passer une lumière régulière, presque indifférente. Le lit grinçait toujours au moindre mouvement. Même le bruit des pas dans le couloir suivait la même cadence.

Tout était identique.

Et pourtant, quelque chose en lui s’était déplacé.

Il était assis sur le bord de sa couchette, les mains posées sur ses genoux, comme il l’avait fait des milliers de fois. Peut-être davantage. Le nombre exact lui échappait. Les jours avaient fini par se ressembler au point de ne plus former une suite, mais une seule étendue continue, sans relief.

Il tenta de se souvenir.

Il y avait bien eu un avant. Une autre vie. Un espace sans murs, sans grille, sans surveillant. Il en avait la certitude. Mais les images se dérobaient dès qu’il cherchait à les saisir. Elles s’effilochaient comme un rêve au réveil.

Une rue, peut-être. Une porte. Un visage.

Rien de précis.

— Alors Bob, c’est pour bientôt ?

La voix venait de la cellule voisine. Elle traversait le mur avec facilité, comme si la pierre elle-même s’était habituée à laisser passer les mots.

— Oui, répondit-il après un temps. Dans quelques jours.

— T’as de la chance.

Il ne répondit pas immédiatement.

De la chance.

Le mot résonna en lui, mais sans trouver d’écho clair. Il tenta de s’y accrocher, comme à une idée qu’il aurait connue autrefois.

— Oui, répéta-t-il finalement.

Un silence suivit. Puis un léger rire.

— Tu vas voir, il parait que ça fait drôle.

Il hocha la tête, bien que son voisin ne puisse le voir.

Ça fait drôle.

Il se leva et fit quelques pas dans la cellule. Trois pas, puis un demi-tour. Trois pas encore. Ce trajet, il le connaissait parfaitement. Son corps l’exécutait sans y penser, comme une mécanique bien réglée.

Dehors.

Le mot revenait en boucle depuis plusieurs semaines dans son esprit, mais, ce jour-là, il prenait l’ampleur d’une montagne gigantesque dont il ne distinguait plus l’horizon.

Dehors, il n’y aurait plus de murs pour délimiter ses pas. Plus de distance mesurable. Plus de retour automatique.

Il s’arrêta.

Une sensation étrange monta en lui, diffuse, presque imperceptible. Quelque chose qui ressemblait à une inquiétude, mais qui n’en avait pas encore la forme complète.

Il se rassit.

Depuis combien de temps était-il là ?

La question revenait parfois, mais elle ne trouvait jamais de réponse satisfaisante. Les années s’étaient accumulées sans qu’il puisse les distinguer. Il avait cessé de compter. Cela avait simplifié les choses.

Ici, le temps n’était pas une ligne. C’était une matière immobile.

— Hé, dit une autre voix plus loin. On dit que tu sors.

Il leva légèrement la tête.

— Oui.

— Tu dois être pressé.

Il esquissa un sourire, bien que personne ne le voie.

— Oui, dit-il encore.

Le mot venait facilement. Trop facilement.

Pressé.

Il répéta ce mot en lui-même, comme pour en retrouver le sens. Pressé de quoi ? D’aller où ? Pour faire quoi ?

Les questions s’alignaient sans réponse.

Il ferma les yeux.

Il tenta d’imaginer.

Un logement, peut-être. Une pièce avec des meubles. Une cuisine. Une machine à laver.

Il rouvrit les yeux brusquement.

La machine à laver.

Il resta immobile un instant, comme frappé par la simplicité de cette image. Il tenta de se représenter le geste. Trier le linge. Choisir un programme. Attendre.

Attendre quoi ?

Ici, l’attente avait une forme claire. Elle était encadrée, organisée. On savait quand elle commençait, quand elle s’arrêtait.

Dehors, l’attente semblait floue, indéfinie.

Il passa une main sur son visage.

Il n’avait jamais eu à se poser ces questions ici.

Tout était prévu.

Les repas arrivaient à heure fixe. Les portes s’ouvraient et se refermaient selon un rythme précis. Même le silence avait ses moments.

Il n’y avait rien à décider.

Il inspira lentement.

Dehors, il faudrait choisir.

Cette idée le surprit par sa densité. Choisir comment se nourrir, comment se loger, comment se blanchir. Choisir où aller. Choisir comment vivre. Quoi faire…

Il se leva à nouveau.

Trois pas. Demi-tour.

Trois pas.

— T’inquiète pas Bob, dit la voix voisine. Les premiers jours, t’es un peu perdu, mais après ça revient.

— Quoi ?

— La vie.

Il s’arrêta.

La vie.

Comme si elle avait été mise de côté, quelque part, en attendant son retour.

— Et si ça ne revient pas ? demanda-t-il, presque malgré lui.

Un silence suivit.

— Ça revient toujours Bob, répondit finalement la voix, avec une assurance qui semblait apprise plutôt que vécue.

Il hocha la tête.

Toujours.

Le mot resta suspendu.

S’en était trop. Il décida d’arrêter de répondre. Il voulait que la voix du voisin se taise – en espérant que c’était bien celle de son voisin et non une dans sa tête. D’autant qu’il ne se nommait pas Bob.

Il retourna s’asseoir. Ses mains tremblaient légèrement, sans qu’il en comprenne la raison.

Il tenta une autre image. Plus apaisante. Plus contrôlée.

Quelque chose de plus réconfortant en rapport avec la liberté. Les grands espaces, les virées nocturnes, les voitures…

Conduire.

Une voiture, entre ses mains. Une route. D’autres véhicules. Des feux de signalisation, des panneaux.

Il sentit une tension immédiate dans sa poitrine.

La circulation.

Le mouvement constant. Les décisions rapides. Les erreurs possibles.

Il imagina un instant qu’il devait s’insérer dans un flux de voitures, choisir le bon moment, accélérer.

Il secoua la tête, comme pour chasser cette pensée.

Ici, rien ne roulait. Rien ne débordait. Rien ne demandait une réaction immédiate.

Tout était contenu.

— Tu vas revoir des gens ? demanda la voix du fond.

Il resta silencieux.

Des gens.

Il tenta de convoquer des visages. Ils vinrent, flous, incomplets. Des traits sans nom, des regards sans histoire.

— Peut-être, répondit-il finalement, cédant à sa promesse.

— Moi, j’sais même pas si j’irais, dit l’autre. Trop de choses à rattraper.

Rattraper.

Comme si le temps pouvait être repris, ajusté, corrigé.

Il regarda ses mains.

Elles semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. À quelqu’un qui aurait vécu ailleurs, autrement.

Il les posa sur ses genoux, comme pour s’ancrer.

Les jours suivants passèrent avec une lenteur inhabituelle.

Chaque détail prenait une importance nouvelle. Le bruit des clés. Le passage des gardiens. La lumière du matin.

Tout semblait chargé d’un sens qu’il n’avait jamais perçu auparavant.

Il observait.

Comme s’il allait quitter un lieu qu’il n’avait jamais vraiment regardé.

— Tu comptes faire quoi, en premier, Bob? demanda la voix voisine un matin.

Il resta silencieux.

Faire.

Le verbe lui parut immense.

— Je ne sais pas, dit-il.

— Moi, je mangerais un truc dehors. Un vrai repas.

Un vrai repas.

Il imagina une table, un menu, un choix.

Encore un choix.

— Moi ? J’y pense pas trop.

Il hocha la tête.

Ne pas y penser.

Cela lui semblait soudain préférable.

Mais les pensées revenaient, malgré lui.

La porte qui s’ouvre sans se refermer.

Le silence sans surveillance.

L’espace sans limite.

Il se leva, fit ses trois pas, puis s’arrêta avant le demi-tour.

Il resta face au mur, immobile.

Il posa sa main contre la surface froide.

Solide. Stable. Connue.

Confortable.

Il ferma les yeux.

Un souvenir tenta de remonter.

Un espace plus grand. Une pièce ouverte. Une fenêtre basse. Le bruit de la ville.

Il rouvrit les yeux.

La cellule était là.

Toujours.

Il sentit alors quelque chose basculer en lui, lentement, comme une évidence qui se dévoile sans bruit.

Ici, il savait comment être.

Dehors, il faudrait apprendre.

Il s’assit.

Les heures passèrent.

Le jour de la libération approchait.

Les autres semblaient plus agités que lui. Certains parlaient davantage. D’autres se taisaient.

Lui, il souriait.

Un sourire simple, presque automatique.

— T’as l’air calme Bob.

C’est pas une question. Pas besoin de répondre.

— Moi, j’serais nerveux.

Il haussa légèrement les épaules.

— Ça va aller.

Les mots sortaient facilement.

Trop facilement.

La nuit, pourtant, il ne dormait plus.

Il restait allongé, les yeux ouverts, à écouter le silence.

Un silence différent.

Comme s’il contenait déjà l’absence des murs.

Il imaginait la porte ouverte.

Pas pour quelques minutes. Pas pour une promenade.

Ouverte définitivement.

Il sentait alors son cœur accélérer.

Il se redressait.

Respirait plus vite.

Puis il regardait autour de lui.

La cellule.

Toujours là.

Il se rallongeait.

Les derniers jours passèrent ainsi.

Entre un calme feint et une agitation intérieure qu’il ne nommait pas.

Puis vint le matin.

On ouvrit la porte.

Plus longtemps que d’habitude.

— C’est aujourd’hui, dit une voix.

Il se leva.

Ses gestes étaient lents, précis.

Il regarda une dernière fois la cellule.

Le lit. Le mur. La fenêtre.

Il fit trois pas.

Puis il s’arrêta.

Il ne fit pas demi-tour.

Il resta immobile.

Un instant.

Peut-être plus.

— Alors ? dit la voix derrière lui.

Il inspira.

Le couloir s’ouvrait devant lui.

Long. Dégagé.

Différent.

Il fit un pas.

Puis un autre.

Chaque mouvement semblait nouveau.

Il avançait.

Mais quelque chose en lui restait en arrière.

Dans la cellule.

Dans ces murs familiers.

Il ne se retourna pas.

Mais il savait.

Il savait qu’il emportait avec lui ce qu’il croyait laisser.

Et que, dehors, rien ne serait aussi simple que trois pas et un demi-tour.

Retour en haut