Un voyage et des stations-service

Je me souviens encore du jour où nous avons pris l’avion pour New York.
Carole regardait par le hublot comme une enfant, les yeux brillants d’une joie simple, presque intacte. Moi, je faisais semblant de partager cette insouciance, mais déjà, quelque part en moi, quelques préoccupations s’étaient invitées.
Le voyage.
Sa durée.
Son imprévisibilité.
Nous avions attendu ce moment pendant des années. Les enfants avaient grandi, quitté la maison. Les traites étaient enfin derrière nous. Nous avions économisé, patiemment, en nous promettant qu’un jour, nous prendrions la route.
La grande route.
Celle que l’on ne parcourt qu’une fois dans sa vie.
Celle que l’on a tous vu dans les grands films hollywoodiens : la mythique route 66.
Arrivé à New York, tout alla très vite. L’agitation de la ville nous enveloppa sans ménagement, puis nous la quittâmes presque aussitôt, impatients de retrouver l’espace, l’horizon, cette promesse d’infini qui nous semblait offert.
Nous louâmes une vieille Cadillac, large, confortable, presque excessive. Une voiture d’un autre temps, comme sortie d’un film. Carole en riait ; moi, je calculais déjà.
Ce genre de voiture consomme beaucoup.
Et le pays est vaste.
Très vaste.
Au début, je n’y prêtais qu’une attention raisonnable. Un coup d’œil au tableau de bord, quelques repérages rapides sur la carte. Rien d’alarmant.
Puis, sans que je m’en rende vraiment compte, cela devint une habitude.
Et cette habitude, une obsession.
Je surveillais le niveau d’essence comme on surveille une réserve de vie. Je ralentissais, évitais les accélérations inutiles, anticipais les moindres variations du terrain. Chaque étape était pensée en fonction de la prochaine station-service.
Carole, elle, regardait le paysage.
Moi, je regardais la jauge.
Nous traversions des villes immenses, aux gratte-ciel vertigineux, des plaines infinies où le ciel semblait toucher la terre, des déserts silencieux où la lumière se faisait presque irréelle.
Je les voyais.
Bien sûr que je les voyais.
Mais je ne les regardais pas vraiment.
Ce que je cherchais, c’était ce panneau familier, presque rassurant : Gas Station – Next Exit.
Je ressentais alors un soulagement étrange, comme si j’avais évité un danger invisible.
Nous nous arrêtions souvent.
Très souvent.
Parfois sans réelle nécessité.
Juste pour être sûr.
Toujours pour être sûr.
Je remplissais le réservoir, observais les chiffres défiler, comme si chaque litre ajouté prolongeait notre sécurité, notre contrôle sur le voyage.
Carole s’éloignait, marchait un peu, parlait avec des inconnus, riait parfois.
Moi, je restais près de la voiture.
Près de ce qui, croyais-je, nous permettait d’avancer.
Les jours passaient.
Les paysages changeaient.
Mais mes pensées, elles, restaient les mêmes.
Ne pas tomber à sec.
Ne pas se retrouver au milieu de nulle part.
Ne pas perdre le contrôle.
Je me souviens d’un matin, quelque part entre deux États dont j’ai oublié le nom. Le soleil se levait lentement, teintant la route d’un orange presque irréel. Carole m’avait demandé de m’arrêter.
« Regarde », m’avait-elle dit.
J’avais regardé.
Mais j’avais aussi remarqué que la station suivante était encore à cinquante miles.
Alors nous avions continué.
Et finalement, après des semaines de route, nous sommes arrivés.
Venice Beach.
Le Pacifique.
Je n’oublierai jamais ce moment.
Le soleil descendait lentement vers l’horizon, embrasant le ciel de couleurs impossibles. L’air était doux, presque immobile. Les vagues venaient mourir sur le sable avec une régularité apaisante.
Carole s’est avancée sans attendre, pieds nus, comme attirée par quelque chose de plus grand qu’elle.
Moi, je suis resté un instant en retrait.
Puis je me suis approché.
Et, pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas regardé la voiture.
Je n’ai pas pensé à l’essence.
Je n’ai rien calculé.
Je me suis contenté d’être là.
Carole souriait.
Un sourire paisible, un peu mélancolique aussi.
« C’est déjà fini », a-t-elle murmuré.
J’ai hoché la tête.
Oui, c’était fini.
Et, contre toute attente, ce qui m’a traversé n’était pas seulement de la joie.
C’était aussi un étrange soulagement.
Plus de route à prévoir.
Plus de stations à chercher.
Plus de crainte de manquer.
J’ai regardé l’océan.
Et sans vraiment savoir pourquoi, j’ai repensé à tout ce que nous avions traversé.
Les villes.
Les déserts.
Les rencontres.
Le temps.
Celui passé et celui vraiment vécu
Ou peut-être… le temps évité.
Je me suis demandé combien de ces instants m’avaient réellement appartenu.
Combien j’en avais pleinement habités.
Et combien j’avais laissés filer, absorbé par cette inquiétude constante d’un manque à venir.
Carole, elle, semblait déjà ailleurs.
Ou peut-être, au contraire, parfaitement là.
Dans cet instant précis.
Dans ce coucher de soleil qui n’attend personne.
Je me suis assis à côté d’elle.
Longtemps, nous n’avons rien dit.
Le bruit des vagues suffisait.
Alors, pour la première fois depuis le début de l’aventure, une pensée simple m’est venue.
Peut-être que le danger n’était pas de tomber à sec.
Mais de passer à côté du voyage.



