Le filament et la grâce

Belles histoires

Dans les replis sablonneux d’une ancienne cité que les caravanes avaient cessé de fréquenter, là où chaque soir le ciel et la terre se fondaient dans une même nuance d’ambre, vivait un homme nommé Eli. Rien, à première vue, ne le distinguait des autres. Il ne tenait aucune échoppe, ne possédait aucune terre, évitait les marchés et les querelles qui animaient les places. Mais ceux qui l’observaient avec attention percevaient dans son regard une absence étrange, comme si une partie de lui demeurait tournée vers un ailleurs que lui seul connaissait.

Depuis l’enfance, une soif singulière l’habitait. Elle n’avait rien à voir avec l’ambition des puissants ni avec le désir de richesse des marchands. Eli poursuivait un savoir insaisissable, évoqué dans d’anciens manuscrits, un mythe que les poètes effleuraient sans jamais parvenir à le cerner. Certains l’appelaient la Joie, d’autres la Lumière ou la Grâce. Lui hésitait à lui donner un nom. Il savait seulement qu’elle existait, parce qu’il lui était arrivé d’en apercevoir l’éclat dans un coucher de soleil, dans le sourire inattendu d’un inconnu, dans le chant d’un oiseau traversant l’aube.

Toute sa jeunesse s’était écoulée dans cette quête. Il avait fréquenté les bibliothèques dont les murs retenaient encore l’odeur du parchemin, étudié les écrits des philosophes, interrogé les astronomes qui déchiffraient les constellations, parcouru les sanctuaires où les sages méditaient en attente de révélations. Chaque découverte lui procurait un enthousiasme sincère, qui se dissipait ensuite, comme l’eau d’une oasis absorbée par le sable.

À mesure que les années passaient, une évidence douloureuse se dessinait. Plus il cherchait à saisir cette lumière, plus elle lui échappait. Chaque victoire engendrait une nouvelle attente, chaque réponse ouvrait sur une question plus vaste. Son existence ressemblait à celle d’un voyageur poursuivant un reflet sur la surface d’un lac : il avançait, persuadé d’approcher son but, alors que celui-ci reculait au même rythme que ses pas.

Un soir où le sirocco descendait des terres lointaines en faisant chanter les colonnes de marbre des anciens palais, Eli entendit parler d’un homme dont le nom circulait dans les murmures plutôt que dans les conversations. On le nommait Al-Masak.

Certains prétendaient qu’il était un sage. D’autres affirmaient qu’il vivait à l’écart du monde comme un vieillard excentrique. Quelques-uns assuraient qu’il connaissait des secrets oubliés depuis la naissance des royaumes. Tous, cependant, s’accordaient sur un point : ceux qui gravissaient la colline des Échos pour le rencontrer ne revenaient jamais tout à fait semblables à eux-mêmes.

La demeure d’Al-Masak dominait la région depuis le sommet d’un promontoire rocheux. C’était une tour sans fenêtres, construite dans une pierre claire que les couchers de soleil teintaient de rouge. Lorsqu’Eli poussa la porte de bois sombre et pénétra à l’intérieur, l’obscurité le surprit. Aucune lampe n’était allumée. Pourtant, cette pénombre n’avait rien d’oppressant. Elle semblait habitée d’une douceur inexplicable, comme si les murs eux-mêmes diffusaient une clarté que l’œil ne pouvait pas tout à fait localiser.

Au centre d’une pièce vide se tenait Al-Masak.

Son visage portait les marques du temps sans paraître affaibli par les années. Ses yeux possédaient cette transparence que l’on observe parfois dans l’eau calme des puits très profonds. Lorsqu’il leva le regard vers son visiteur, Eli eut l’impression que cet homme voyait bien au-delà de son apparence.

Il s’inclina.

— Maître, dit-il, j’ai passé ma vie à poursuivre une lumière que je ne parviens jamais à retenir. Je l’ai cherchée dans le savoir, dans les accomplissements, dans les plaisirs et même dans la solitude. Chaque fois que je crois l’atteindre, elle disparaît. Pourquoi ce qui semble si proche demeure-t-il toujours hors de ma portée ?

Le vieil homme demeura silencieux quelques instants. Puis un sourire discret éclaira son visage.

— Peut-être parce que tu cherches à la saisir.

Eli resta perplexe.

Al-Masak l’invita à s’asseoir devant une table ancienne sur laquelle reposait une simple lampe. À son extrémité brillait cette invention que les Occidentaux s’étaient attribué la découverte et qui envahissait maintenant nombre de demeures partout dans le monde : un petit demi-globe de verre dans lequel un filament diffusait de la lumière même en pleine nuit, si on le souhaitait.

— Regarde cet objet, reprit-il. Beaucoup pensent que la lumière naît de la puissance qui la traverse. Ils oublient que sans résistance, aucune clarté ne peut apparaître.

Il souleva la lampe entre ses mains.

— Si l’énergie se déverse sans obstacle, elle consume ce qu’elle rencontre et s’éteint aussitôt. Pour qu’elle devienne lumière, il faut un filament. Une limite. Une force capable d’accueillir sans se laisser submerger.

Le silence retomba dans la pièce.

Au-dehors, le vent poursuivait sa course à travers les collines. Eli observait la lampe. Les paroles qu’il venait d’entendre semblaient simples, mais quelque chose en elles résistait à sa compréhension, comme une porte que l’on pousse du mauvais côté.

Al-Masak poursuivit d’une voix calme.

— La plupart des hommes croient que recevoir consiste à prendre. Ils passent leur existence à tendre la main vers ce qu’ils désirent, à vouloir retenir les instants heureux, posséder les êtres qu’ils aiment, capturer les réponses qu’ils poursuivent. Pourtant, ce qu’ils cherchent se retire précisément parce qu’ils veulent le saisir.

Il désigna la lampe.

— Le filament ne capture pas l’énergie. Il lui résiste. Et c’est dans cette rencontre entre l’élan et la retenue que naît la lumière.

Les paroles du vieil homme continuèrent longtemps de résonner en lui. Pendant les mois qui suivirent, elles l’accompagnèrent comme une énigme dont chaque journée révélait un fragment de plus. Il commença à percevoir dans sa propre vie les mouvements impatients de son désir, cette tendance à vouloir obtenir aussitôt ce qui attirait son regard.

Et pour la première fois, au lieu de suivre cet élan, il l’observa.

Comme on regarde un fleuve depuis sa rive. Comme on écoute une musique dont la beauté tient autant aux silences qu’aux notes.

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