Le mariage

Belles histoires

Ma très chère mère,

Je prends enfin le temps de vous écrire, dans le calme de ma chambre, dont les rideaux laissent passer une lumière douce que vous aimeriez sans doute. La maison où je séjourne est vaste et bien tenue, et l’on m’y témoigne une attention constante. Je m’efforce de m’y montrer digne de l’éducation que vous m’avez donnée, bien que je craigne parfois de ne point en être tout à fait à la hauteur.

Je dois vous confier que je fréquente régulièrement un fort charmant monsieur, dont le nom de famille vous est peut-être connu — et en bonne part, j’entend. Monsieur d’Auberval paraît, en effet, être un excellent parti, et l’on ne dit de lui que le plus grand bien. Sa conversation est d’une élégance rare, et sa manière, toujours mesurée, inspire une confiance immédiate. Il m’accompagne souvent lors de nos promenades au jardin, et je ne puis nier que sa présence m’est devenue précieuse. Vous me connaissez assez pour deviner que je ne me laisserais point troubler à la légère ; cependant, il me semble qu’une inclination sincère se forme en mon cœur.

Recevez, ma chère mère, l’assurance de mon affection la plus respectueuse.

Votre fille dévouée,
Jeanne


Ma chère mère,

Je relis votre dernière lettre avec une émotion que je peine à dissimuler. Vos conseils me sont d’un secours constant, et je tâche de m’en montrer digne en toute circonstance.

Monsieur d’Auberval m’a récemment entretenue avec une solennité nouvelle. Sans détour, il a clairement et explicitement exprimé qu’il envisageait un avenir commun. Cette perspective, loin de m’effrayer, m’emplit d’un trouble doux, mêlé d’une certaine réserve que je ne saurais entièrement expliquer.

Nous avons évoqué, la possibilité d’une union — peut-être dès le printemps prochain. Je me suis surprise à envisager avec gravité les dispositions qu’un tel engagement suppose. Il me semble toutefois que certains aspects essentiels de ma situation ne sont point encore établis avec toute la solidité requise, et je ne saurais me résoudre à m’engager sans avoir auparavant assuré une parfaite convenance en toutes choses.

Je vous prie de croire, ma chère mère, à mon profond attachement.

Jeanne


Ma très chère mère,

Je dois vous entretenir d’un léger contretemps, qui ne manquera pas, j’en suis certaine, de trouver bientôt une solution satisfaisante.

La robe que l’on avait commencée pour moi ne correspond point à ce que j’avais espéré. La coupe, bien que réalisée avec soin, ne met nullement en valeur ma silhouette, et le tissu, que l’on m’avait vanté, me paraît d’une tenue insuffisante. Vous comprendrez qu’en une telle circonstance, il serait peu convenable de se présenter avec une toilette imparfaite.

Monsieur d’Auberval s’est montré d’une patience exemplaire et a proposé de différer la date initialement envisagée. Je lui en sais gré, car il m’importe que chaque détail soit irréprochable.

Je vous embrasse avec tendresse et respect.

Jeanne


Ma chère mère,

Les semaines se succèdent avec une rapidité qui m’étonne, et pourtant, il me semble que bien des choses demeurent inachevées.

La nouvelle robe progresse, certes, mais je crains désormais que l’ensemble de ma présentation ne soit point à la hauteur d’un tel événement. Mes bijoux, notamment, me paraissent d’une simplicité excessive, et cette insuffisance, loin d’être isolée, me semble révéler des imperfections plus générales auxquelles je ne puis me résoudre. Peut-être ces scrupules paraîtront-ils excessifs ; toutefois, il m’est difficile d’envisager de paraître autrement que dans une parfaite justesse.

Monsieur d’Auberval, toujours d’une grande bonté, ne manifeste aucun empressement. Il m’assure que l’essentiel ne réside point dans ces détails, mais je ne saurais partager entièrement cette opinion. Il est des circonstances où l’apparence participe de la dignité même de l’engagement.

Je vous prie d’agréer, ma chère mère, l’expression de mes sentiments les plus dévoués.

Jeanne


Ma très chère mère,

Je crains de vous sembler hésitante, et je m’en afflige moi-même. Toutefois, je préfère différer encore plutôt que de précipiter une décision dont les conséquences seraient irrévocables.

Il me semble que les préparatifs de mon prochain mariage, bien qu’encourageants à certains égards, pourraient être mieux assurés. Certaines mesures évidentes m’incitent à davantage de prudence, et je ne souhaiterais point entrer dans cette union avec la moindre incertitude.

Monsieur d’Auberval m’a regardée longuement lorsque je lui ai fait part de mes scrupules. Il n’a rien objecté, mais j’ai cru percevoir dans son silence une fatigue discrète, que je ne puis m’empêcher de regretter.

Recevez, ma chère mère, l’assurance de mon affection respectueuse.

Jeanne


Ma chère mère,

Je vous écris avec une émotion contenue. Monsieur d’Auberval a quitté la ville il y a quelques jours. Son départ, bien que prévisible, m’a laissée dans un état que je qualifierais de mélancolique plutôt que véritablement douloureux.

Il m’a adressé une lettre pleine de délicatesse, dans laquelle il évoque notre attachement avec une retenue qui lui est propre. Il ne formule aucun reproche, ce qui rend son silence d’autant plus éloquent.

Je m’efforce de reprendre le cours ordinaire de mes occupations. Les visites, les lectures et les promenades remplissent mes journées d’une manière convenable.

Je demeure, ma chère mère, votre fille attentive et respectueuse.

Jeanne


Ma très chère mère,

Le temps a passé, et je puis vous dire que ma tranquillité s’est peu à peu rétablie. Je mène désormais une existence paisible, conforme aux attentes de notre milieu.

J’ai fait récemment la connaissance de Monsieur de Rémilly, dont l’esprit vif et la courtoisie m’ont agréablement surprise. Sa présence est d’une nature différente, plus légère peut-être, mais non dénuée d’intérêt.

Nous avons échangé plusieurs conversations qui m’ont laissée songeuse. Il semble me porter une attention particulière, que je ne saurais ignorer sans manquer à la bienséance.

Je vous embrasse avec tout le respect qui vous est dû.

Jeanne


Ma chère mère,

Je me vois dans l’obligation de vous entretenir d’une nouvelle éventualité, que je considère avec la prudence qu’elle exige.

Monsieur de Rémilly m’a exprimé son désir de m’épouser. Sa demande, bien que formulée avec empressement, ne manque ni de sincérité ni d’élégance. Je me trouve néanmoins dans une disposition d’esprit qui m’incite à la réserve.

Il me semble que je ne possède pas encore toutes les qualités requises pour assumer un tel engagement avec un homme tel que lui. Mon éducation, bien que soignée, pourrait être approfondie ; mon maintien, affiné ; et je crains de ne point répondre pleinement aux exigences d’une union harmonieuse.

Je lui ai donc demandé un délai, qu’il a accepté avec une grâce dont je lui suis reconnaissante.

Veuillez croire, ma chère mère, à mes sentiments les plus respectueux.

Jeanne


Ma très chère mère,

Les années s’écoulent avec une régularité qui confine à la monotonie. Je me surprends parfois à relire mes anciennes lettres, dont le ton me paraît aujourd’hui empreint d’une ardeur que je ne reconnais plus tout à fait.

Monsieur de Rémilly s’est éloigné, lui aussi, après avoir attendu plus longtemps qu’il n’était raisonnable de le faire. Je ne puis lui en tenir rigueur, car j’ai moi-même entretenu cette attente.

Je vis désormais entourée d’habitudes bien établies. Mon intérieur est ordonné, mes journées réglées avec soin. Rien ne trouble cette organisation, et pourtant, il me semble qu’il y manque quelque chose que je ne saurais définir.

Je vous prie d’agréer, ma chère mère, l’expression de mon attachement constant.

Jeanne


Ma chère mère,

Je n’avais point songé qu’il me serait donné d’évoquer à nouveau une perspective semblable, et pourtant, la vie réserve des retours inattendus.

J’ai récemment fait la connaissance de Monsieur de Valençay, homme d’un âge mûr, dont la considération et la discrétion m’ont touchée. Sa conversation, exempte de toute légèreté, s’accorde avec l’état plus réfléchi qui est désormais le mien.

Il m’a laissé entendre, avec une retenue respectueuse, qu’il verrait d’un bon œil une union fondée sur l’estime réciproque. Je ne puis nier que cette proposition m’a émue, bien qu’elle ait éveillé en moi des pensées d’une nature différente de celles que j’ai connues autrefois.

Je demeure, ma chère mère, votre fille respectueuse.

Jeanne


Ma très chère mère,

Je vous écris à la suite d’une longue réflexion, dont l’issue ne m’apparaît pas aussi claire que je l’aurais souhaité.

Les années ont passé, et je ne puis ignorer que mon visage n’a plus la fraîcheur d’autrefois. Cette constatation, que j’accepte sans amertume apparente, n’en demeure pas moins une source d’hésitation profonde. Je crains que l’image que je pourrais offrir ne soit en deçà de ce qu’un homme tel que Monsieur de Valençay serait en droit d’attendre.

Plus encore, il m’apparaît que ma situation, à présent celle d’une femme qui n’a point contracté d’union à l’âge ordinaire, pourrait donner lieu à des interprétations fâcheuses. Je ne saurais me résoudre à exposer celui qui me témoigne de l’intérêt à quelque atteinte à sa réputation.

Je lui ai donc demandé, une fois encore, de bien vouloir différer toute décision. Il a acquiescé avec une gravité qui m’a profondément marquée.

Recevez, ma chère mère, l’assurance de mon respect le plus sincère.

Jeanne


Ma chère mère,

Je vous écris aujourd’hui d’une main plus lente, mais l’esprit demeure clair. Les saisons continuent de se succéder, et je les observe avec une attention tranquille.

Il m’arrive encore de songer à ce que ma vie aurait pu être, mais ces pensées ne s’accompagnent ni de regret ni d’impatience. J’ai toujours veillé à ne point m’engager sans être pleinement assurée de moi-même, et cette exigence m’a tenue à l’écart de décisions que j’aurais pu juger prématurées.

Je conserve toutefois, au fond de moi, l’idée qu’une union pourrait encore être envisagée, si les circonstances s’y prêtaient d’une manière pleinement satisfaisante. Néanmoins, je ne puis dissimuler que mes forces déclinent légèrement, et que le temps, dont je disposais autrefois avec insouciance, me semble désormais compté avec plus de rigueur.

Peut-être me sera-t-il encore accordé de réunir les conditions nécessaires à un tel engagement. Peut-être, aussi, n’en aurai-je pas le loisir.

Je demeure, ma très chère mère, votre fille dévouée et respectueuse.

Jeanne

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