La rockstar

Belles histoires

On ne devient pas une légende sans apprendre, un jour ou l’autre, à se protéger du monde. Ou peut-être est-ce l’inverse : on devient une légende précisément parce que l’on a su, très tôt et très longtemps, s’en protéger suffisamment. Mais encore faut-il savoir ce qui, dehors, mérite encore d’être regardé. Car le revers de la médaille, c’est que ces mêmes hommes qui peuvent remplir des salles de dix mille personnes, peuvent ne jamais réussir à remplir la pièce dans laquelle ils se trouvent seuls.

« Merci Jimmy pour cet interview. »

La voix avait glissé dans la pièce avec une douceur maîtrisée, une de ces voix que l’on devine travaillées sans jamais paraître artificielles. Jimmy Thunderstruck hocha la tête avec ce sourire légèrement fatigué qu’il réservait aux caméras et aux gens qui n’allaient pas rester longtemps dans sa vie. Il n’écoutait déjà plus vraiment. Son regard, lui, s’était attardé ailleurs.

Elle était belle.

Pas de cette beauté évidente et criarde qu’il avait trop souvent croisée dans les coulisses et les loges, mais d’une autre nature, plus insidieuse. Une rousse, élégante, avec une manière de se tenir qui semblait ignorer qu’elle pouvait être observée. Et puis il y avait ces lunettes. Un détail, presque rien, et pourtant tout à la fois. Il avait toujours eu un faible pour les femmes qui lisaient, ou qui donnaient au moins l’illusion de le faire.

Il chercha dans sa mémoire — vaste et mal rangée — s’il avait déjà fréquenté une femme comme elle. La réponse tarda à venir, puis se perdit. Vingt-cinq années de carrière, des centaines de nuits indistinctes, des visages qui s’étaient succédé comme des refrains oubliés… À force d’accumuler les histoires sans lendemain, on finit par ne plus savoir si certaines ont seulement eu lieu.

La journaliste referma son carnet avec une précision presque cérémonieuse. Elle lui adressa un dernier sourire, professionnel, poli, légèrement distant.

Jimmy, lui, songea qu’il serait peut-être temps, pour une fois, de ne pas laisser quelqu’un disparaître aussi facilement.

Il observa la porte se refermer derrière elle, puis resta immobile quelques secondes, comme si quelque chose venait de passer sans qu’il ait su le retenir.

« Tu la connais, celle-là, Bob ? »

Son agent leva à peine les yeux de son téléphone, fidèle à lui-même, efficace et distrait à la fois.

« Qui ça ? La journaliste ? Pas personnellement… Elle fait une émission musicale sur une chaîne du câble. Avant, elle était miss météo, je crois. Sur une grosse chaîne… ou une petite, enfin, une chaîne avec des nuages. »

Jimmy esquissa un sourire.

« Pourquoi, tu veux que tu veux que j’essaie de te l’arranger ? »

La question resta suspendue un instant, celui que la rockstar fasse tourner son verre entre ses doigts. Arranger. Le mot avait quelque chose de malsain dans sa bouche. Jimmy chercha en vain s’il pouvait y avoir un autre monde, un monde où les rencontres n’étaient pas arrangées. Un monde sans chambres d’hôtel et soirées trop bruyantes.

« Non… envoie-lui des fleurs. »

Il marqua une pause, réfléchissant.

« Avec un mot. Pas trop con. Enfin… pas trop moi. Je te laisse trouver»

Bob hocha la tête, déjà ailleurs. Il nota quelque chose sur son téléphone sans commenter. Il avait depuis longtemps arrêté de commenter.

Jimmy se servit un verre au minibar. Le liquide ambré captura brièvement la lumière, comme s’il contenait un fragment de temps figé. Il s’assit, observa son reflet déformé dans la vitre.

Quarante-cinq ans.

Le chiffre n’avait rien d’extraordinaire, et pourtant il résonnait différemment. Il n’était plus ce jeune furieux qui montait sur scène comme on entre en guerre. À l’époque, tout était simple : crier plus fort, vivre plus vite, brûler ce qui pouvait l’être.

Aujourd’hui, les choses s’étaient compliquées.

Son dernier album avait moins bien marché. Pas un échec — il n’avait pas encore appris à échouer complètement — mais une inflexion, un ralentissement. Le public était toujours là, mais moins nombreux, moins fervent. Comme si quelque chose, imperceptiblement, s’était déplacé.

Il vida son verre.

Il ne doutait pas de son talent. Ce n’était pas cela. Mais il commençait à douter du reste.

Depuis quelque temps, une idée s’insinuait en lui avec une persistance irritante : il lui manquait quelque chose. Pas un nouveau tube, pas une tournée mondiale, pas même une reconnaissance supplémentaire. Non. Quelque chose de plus banal. Presque embarrassant.

Une forme de normalité.

Il se surprit à imaginer une maison sans coulisses, sans cris, sans projecteurs. Une cuisine peut-être mal rangée. Une femme qui ne serait pas impressionnée par son nom. Des enfants qui ne connaîtraient pas ses chansons. Ou qui les trouveraient ringardes, ce qui serait encore mieux.

Il eut un léger rire.

Lui, Jimmy Thunderstruck, celui qui avait hurlé Fuck the Power! devant des foules en délire, en train de rêver d’un dîner familial et d’un lave-vaisselle capricieux. Il y avait là quelque chose d’absurde, et cela le rassurait presque.

Il pensa à son frère.

Un type sans histoire, comptable de profession, existence parfaitement ordinaire. Et pourtant, chaque fois qu’il le voyait, quelque chose en lui se contractait légèrement. Une jalousie discrète, difficile à admettre. L’autre avait une vie que personne n’enviait, et pourtant elle semblait… tenir.

Un enfant.

L’idée s’imposa, nette.

Un enfant à lui. Pas un fan. Pas un admirateur ou un psychopathe. Quelqu’un qui ne le verrait pas sur scène, mais à table. Quelqu’un qui l’appellerait autrement que par son nom de scène.

Il fronça les sourcils.

Avec toutes les femmes qui avaient traversé sa vie, comment était-ce possible qu’aucune ne lui ait laissé cette trace-là ? Était-ce un hasard, une chance, ou autre chose ?

« On a rendez-vous chez l’avocat dans une heure. Et ce soir, dîner chez Jim. »

La voix de Bob le ramena à la réalité avec une précision chirurgicale.

« Quel Jim ? »

« Le même que d’habitude. Ton producteur. Il y aura Marc, sa femme, Will… la routine. »

La routine.

Jimmy sentit une lassitude diffuse l’envahir. Toujours les mêmes visages, les mêmes discussions, les mêmes éclats de rire légèrement forcés. Le monde du rock avait fini par se refermer sur lui-même, comme une pièce où l’air circule mal.

Il imagina, l’espace d’un instant, échanger cette soirée contre un dîner quelconque, avec des enfants bruyants, une sauce trop salée et des conversations sans intérêt.

Riant bêtement en famille devant un Late Show plutôt que tout seul dedans…

L’idée avait quelque chose de vertigineux.

« Ah, et il y a encore ce fan. »

Jimmy leva les yeux, agacé avant même d’entendre la suite.

« Le même que la dernière fois. Il traîne dans le coin. »

Un soupir lui échappa.

Les fans.

Il les avait aimés, autrefois. Leur énergie, leur dévotion, cette façon qu’ils avaient de se reconnaître dans ses chansons. Mais à force, cela devenait étouffant. Ils apparaissaient partout, surgissaient au mauvais moment, exigeaient quelque chose — toujours quelque chose.

Une photo, un autographe, une preuve qu’ils avaient existé à proximité de lui.

« Qu’est-ce qu’il veut ? »

« Probablement ce que veulent tous les autres. »

Jimmy resta silencieux un instant.

« Fais-le partir. Et dis-lui d’arrêter. Sérieusement. »

Bob acquiesça sans discuter.

La porte se referma.

Le silence revint, plus dense cette fois.

* * *

À quelques étages en dessous, dans le hall vaste et impersonnel du palace, un jeune homme attendait.

Il n’avait rien de remarquable, sinon cette obstination tranquille qui se lisait dans sa posture. Cela faisait des mois qu’il cherchait à approcher Jimmy Thunderstruck. Des mois qu’il suivait ses déplacements, ses apparitions, ses retraits.

Il n’était pas là pour une photo. Ni pour un autographe.

Il attendait autre chose.

Le réceptionniste décrocha le téléphone, écouta brièvement, puis releva la tête.

« Monsieur Thunderstruck n’est pas disponible. Et il vous demande d’arrêter de le déranger. Il insiste sur ce point. »

Le jeune homme hocha légèrement la tête.

Il n’y eut pas de scène. Pas de colère. Juste une fatigue qui passa dans ses yeux, rapidement, comme une ombre.

« Je vais vous demander de quitter l’établissement. »

Un agent de sécurité s’approcha, massif, silencieux.

Le jeune homme ne protesta pas. Il se détourna, traversa le hall, franchit les portes vitrées. Dehors, l’air était plus froid.

Il resta un moment immobile, sur le trottoir.

Ce n’était pas de la tristesse, pas exactement. Plutôt une forme de décalage, comme si le monde continuait d’avancer sans tenir compte de ce qu’il savait.

Car lui savait.

Il savait que derrière les portes fermées, dans une chambre luxueuse, se trouvait un homme qui ignorait tout de lui.

Un homme qui avait chanté pour des millions de personnes, mais qui n’avait jamais entendu cette histoire-là.

Le jeune homme inspira profondément.

Il n’abandonnerait pas.

Pas encore.

Parce qu’il y a des vérités qui ne disparaissent pas, même lorsqu’on leur ferme la porte.

Et celle-ci attendait simplement d’être entendue.

D’une manière ou d’une autre.

La rockstar était son père.

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